‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 89 sur 141 · A MOUNET-SULLY · texte numérisé non relu

A MOUNET-SULLY

EMANDEZ les joumaux du soir... la Liberté. La France... »

A cet appel, sans cesse répété Par la vieille marchande à la voix âpre et claire, Je faisais halte au coin du faubourg populaire Dont les vitres flambaient dans le soleil couchant, Et prenais un journal pour le lire en marchant. Ce n'est pas que je sois ardent en politique :

CONTES ET POÉSIES

Les révolutions rendent un peu sceptique ; Mais, par \neille habitude et besoin machinal, Je parcours volontiers, tous les soirs, un journal, Pour savoir si l'on va changer ou non de maître, Coaune avant de sortir on voit le baromètre.

m Demandez les journaux. . . le Temps. . . le Motiilmr. . . »

Et, prenant le paquet tout frais, que le porteur Lui jetait, en courant, dans sa pauvre boutique, La bonne femme, active à servir la pratique, Derrière un vasistas ouvert sur le trottoir. Se démenait, cherchait des sous dans son tiroir. Et vendait, d'une humeur absolument égale, Papier conser\-ateur ou feuille radicale. — Et, lorsque je prenais un journal, au hasard :

«Ah! vous voilà, monsieur! Vous arrivez bien tard ! Disait-elle gaiement. Voyez ! ma vente est faite. Je n'ai plus qu'un Pap et que deux Estafette... El c'est toujours ainsi lorsque les députés, Gxnme ils ont fait hier, se sont bien disputés, Ex quand on dit qu'on va changer le ministère. »

Opclquefois je causais, auprès de l'évcntairc, Avec b brave vieille aux yeux intelligents; Car mon goût est très vif pour les petites gens. Et, tout en déployant la Presse ou la Patrie, Qji'i m'envoyait sa bonne odeur d'imprimerie, ''avais pour mes trois sous un instant d'entretien.

• Mon Dieu ! pour le moment, ça ne va pas trop bien. CcM U morte saison, vous savez... et la Chambre Ne ic réunira que vers la mi-novembre.

Les grands formats sont nuls, et les petits journaux N'ont que les faits divers et que les tribunaux... Vous autres, les messieurs, vous chassez, ou vous êtes Aux bsUns de mer, aux eaux. . . Sans le sou des griscttes Q|ii ne voudraient pour rien manquer le feuilleton De leur Prtit Journal, à peine vivrait-on... Pour écouler ce tas de papiers qu'on imprime, Cnt trisfe ft dire, mai» il faudrait un gros crime... je ne désire pas qu'il arrive, grand Dieu I

Mais, du temps du procès Billoir, quel coup de feu ! Quand on a publié toutes ces infamies.

Monsieur, j'étais au bout de mes économies; Mais, en un mois, et rien qu'avec les illustres, Eh bien! j'ai pu payer deux termes arriérés... Mais ce n'est qu'un hasard... Tandis que les tapages A Versailles, voilà le temps des forts tirages ! Ça ne peut pas manquer et ça revient vingt fois... Aussi, lorsque je fais un billet pour mon bois, Pendant la session j'en fixe l'échéance, Et je m'acquitte après une bonne séance. »

Je m'éloignais, trouvant singulier le destin Qui voulait que ce fût le crime du matin Ou le tumulte fait dans les Chambres, la veille, Qui donnât quelque aisance à cette pauvre vieille. Je trouvais un plaisir ironique à savoir Que l'antique combat du peuple et du pouvoir Et tout leur vain travail pour mettre en équilibre Le besoin d'être fort et l'ardeur d'être libre. Le prétoire vibrant à la voix des tribuns, L'Assemblée en démence et les cris importuns Qu'on poussera toujours autour du Capitole, Et tout ce que produit, aux jours de rage folle, Le parlementarisme et son jeu régulier, Aidassent cette femme à payer son loyer. Il me plaisait assez que le bruit de la presse Assurât par hasard le pain d'une pauvresse, Et que tout ce scandale eût ce bon résultat Qu'elle pût vivre, à bord du vaisseau de l'Etat Durement ballotté sur la mer politique.

Ainsi qu'une souris dans un transatlantique.

N soir, — les premiers froids étaient déjà venus. Au fond de la chétive échoppe, j'aperçus Un spectacle nouveau, qui me (il de la peine. C'était un pauvre enfant, - huit ou dix ans à peine, ■

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