LA MARCHANDE DE JOURNAUX
Blond, pâle, l'air malade, habillé tout en deuil, Qui se tenait assis dans un petit fltuteuil, Ayant sur ses genoux un vieux dictionnaire Et regardant avec des yeux de poitrinaire.
Je demandai :
« Q,uel est donc ce petit garçon ?
— Mais c'est mon petit-fils ; il apprend sa leçon, Me répondit, d'un air tout orgueilleux, la vieille... Et les Frères en sont très contents !
— A merveille!
Repris-je... Ses parents l'ont envoyé vous voir?
— Hélas! mon bon monsieur, voyez... il est en noir. Pauvre enfant! il n'a plus sa mère ni son père... Mais sa bonne-maman l'élèvera, j'espère.
Maintenant, il n'a plus que moi, cher innocent !
Il a coûté la vie à ma fille en naissant...
Et voilà des malheurs qu'on ne peut pas comprendre. . .
Des orphelins d'un jour ! . . . Quant à mon pauvre gendre.
Il était étameur de glaces ; et les gens.
Dans ce vilain métier, ne durent pas dix ans.
S'ils n'ont pas les poumons comme un soufflet de forge. . .
A cause du mercure.
— Allons ! un sucre d'orge, »
Dis-je à l'enfant, qui vint pour me remercier, Prit mes sous et courut, joyeux, chez l'épicier. Et, quand je fus resté seul avec la marchande :
« L'enfant se porte bien?
— J'attendais la demande.
Monsieur, répondit-elle avec un gros soupir. C'est le chagrin que j'ai tous les jours à subir. Non! il ne va pas bien... Que je suis malheureuse!... Avec ses }'eux cernés et sa figure creuse. C'est tout son père... Il souffre, hélas! le cher petit! Il tousse, il dort à peine, il n'a pas d'appétit. Enfin, le médecin dit que c'est la croissance!...
C'est qu'il est si mignon... et d'une obéissance!... Et tout ce qu'il voudrait, il l'apprendrait, je crois. Mon Joseph... A l'école il a toujours la croix... Mais sa santé... voilà ce qui me désespère!
— Courage! dis-je.
— Enfin mon commerce prospère.
Continua l'aïeule, et de telle façon.
Monsieur, que rien ne manque à mon pauvre garçon. Le bon Dieu, quand j'ai trop de mal, me vient en aide. Tenez ! j'ai cru l'enfant malade sans remède, Voilà tantôt trois ans... Le docteur ordonna Des médicaments chers, du vin de quinquina... Mais, juste en ce moment, je m'en souviens encore, La Chambre renversa le cabinet Dufaure, Et j'ai pu — je gagnais des douze francs par jour — Donner ce qu'il fallait à mon petit amour... Au Seize Mai, — la vente allait, je vous assure ! — J'ai fourni mon Joseph de linge et de chaussure ; Et quand le Maréchal à la fin est tombé. J'ai fait faire un habit tout neuf à mon bébé... »
Le retour de Joseph finit la causerie ; Mais je sortis de là l'âme tout attendrie, Et j'avais le cœur pris par le simple roman De cet enfant malade et de sa grand'maman. Le lendemain, je dus partir pour la province. Mais sans les oublier; et l'intérêt fort mince Qu'aux choses de l'État jusqu'alors j'avais mis Grandit, quand je songeais à mes humbles amis. Car je ne pouvais plus juger la politique Qu'au point de vue étroit de leur pauvre boutique ; Et quand, par un hasard devenu bien banal, J'apprenais, en voyant les pages du journal Pleine d'alinéas et de rappels à l'ordre. Que nos législateurs avaient failli se mordre J^t qu'en plein Parlement ils s'étaient outragés. Rêveur, tout en lisant leurs discours prolongés. Où le bon sens souffrait autant que la grammaire. Je me disais :
« Tant mieux pour la pauvre grand'mère ! »
CONTES ET POESIES
mon retour, j'appris que l'enfant était mort.
m Ah ! monsieur, me disait, en sanglotant bien fort, La Nneille, devenue en peu de jours caduque. Quand on perd, à mon âge, un enfant qu'on éduquc, C'est trop dur ! ... Et bientôt j'en mourrai, Dieu merci ! . . . Je ne sais pas pourquoi je reste encore ici ; Car je perds la mémoire, un rien me bouleverse, Et je n'ai plus la tète à mon petit commerce. Autref<ris, si j'étais âpre à gagner du pain, Cétait pour partager avec mon chérubin.
Maintenant, mon chagrin me nourrit. . . Que m'importe Le reste?... Voyez-vous, je suis à moitié morte; J'aurais cent ans, monsieur, que je serais moins bas ! . . . Un client, qui me prend tous les jours les Débats, Un bien brave homme, allez ! qui plaint les misérables, M*3 promis de me faire admettre aux Incurables... Eh bien, soit! J'irai là mourir un de ces jours... »
Qmc pouvais-je répondre à ce navrant discours ? Qmc (aire pour calmer une douleur si grande ? Hclas! rien. Et depuis, chez la pauvre marchande, Qpand j'entrais acheter quelques journaux du soir. J'étais muet devant cet affreux désespoir.
Ver» ce temps, — ce n'est plus pour nous une surprise — Notre gouvernement était en pleine crise. Voici l'int^essant langage qu'on tenait :
■ C'est fort heureux I Tant pis pour l'ancien cabinet I li subit justement la loi de la bascule. Morel éuit trop vieux, et Morin ridicule ; Moreau s'imaginait tue le droit divin, Kt Morand recevait par trop de pots-dc-vin... Tandbqiic partez-moi du nouvc.ni ministère I l>uboi« ai éloquent et Dufour est auhtcrc ; Malgré Kl tristes mctnirs et deux serments trahis, Dupont par ses talents honore son pays ;
Dupuis est fin; Durand est loin d'être une bête...
Nous aurons avec eux la politique honnête.
Leur programme est très bien, que donne mon journal :
L'ordre et la liberté... C'est fort original.
Ces gens-là n'iront pas commettre une imprudence... »
Bref, il était acquis, et de toute évidence,
Que le groupe Morel- Morin-Morand-Moreau
De tout progrès utile eût été le bourreau
Et que droit à l'abîme il menait la patrie ;
Tandis qu'agriculture, arts, commerce, industrie.
Allaient fleurir et prendre un essor bien plus grand
Par la combinaison Dufour-Dubois-Durand.
Je connaissais Durand, un liomnie fort aimable; Et, depuis quelque temps, je me trouvais blâmable. Se désintéresser de tout, ce n'est pas bien. On finirait par être un mauvais citoyen... Voyons! Ce cabinet? Il n'a rien qui me gêne; 11 est conservateur, libéral, homogène, Très gentil!...
Et déjà, plein d'un zèle subit.
Le dos au feu, troussant les pans de mon habit, De mes nouveaux amis j'exposais la tactique, A l'heure où, dans l'ennui d'un salon politique, Le thé circule avec les tranches de baba.
Six semaines après, le cabinet tomba.
Ah! j'étais furieux, cette fois. Mettre à terre Des gens si bien pensants, un si bon ministère ! C'est à désespérer de tout gouvernement ! . . , Et, maudissant le vain besoin de changement Qpi, ce jour-là, venait de troubler les cervelles, Levé de très bonne heure, avide de nouvelles, J'allai chez ma marchande acheter le journal, Paris avait été plus que moi matinal ; Il ne restait plus rien qu'un Si^e de la veille. Mais je fus .stupéfait en regardant la vieille; Ciir je lui retrouvai l'air joyeux qu'elle avait, Les jours de gain, du temps que son enfant viv.uf.
M Le pauvre mort, pensai-je en nu)n humeur stiipidcy