V. temps passa, passa, sans calmer son souci
Jeanne, par charité, pour se distraire aussi, Donnait quelques leçons au fils d'une indigente. Sa voisine. Joli, de mine intelligente, Cet enfant lui faisait trouver les jours moins longs. Elle aimait à jouer avec ses cheveux blonds, Tandis qu'il récitait catéchisme ou grartimaire; Ht quand Jeanne sortait, pour que sa vieille mère Prît un peu d'exercice, on emmenait l'enfant.
Elle était aussi douce, aussi bonne qu'avant L'orageux sentiment .soulevé dans son âme. Un matin, elle sut, par cette bonne femme Qu'elle ne voulait plus pourtant interroger, Que le jeune voisin allait déménager Et changer tout à fait de manière de vivre. Qu'il devenait fameux, qu'il avait fliit un livre, Et que l'on imprimait son nom dans les journaux.
« Il ne jettera plus ses miettes aux moineaux. Pensait la pauvre Jeanne, écoutant la bavarde. Et je ne verrai plus sa lampe en sa mansarde : Tant mieux ! Qu'il soit heureux ! Moi, je dois l'oublier. »
Deux jours après, avec leur petit écolier. Par une après-midi de juin des plus brûlantes, Jeanne et sa mère étaient dans le Jardin des Plantes A l'ombre de leurs grands marronniers favoris. Heureux d'être dehors, le gamin de Paris Fouettait joj'eusemcnt près d'elles sa toupie ;
L'aveugle, par la chaude atmosphère assoupie,
Avait abandonné son tricot un moment.
Et Jeanne, à son côté, brodait nerveusement.
Elle s'interrompit soudain. La jeune fille
Venait contre son dé de casser son aiguille
Et cherchait vainement près d'elle son étui,
Quand, dans l'allée, un homme apparut. . . C'était lui !
Elle le vit de loin : c'était lui, le poète !
Il marchait absorbé, pensif, baissant la tête,
Peut-être murmurant quelques rimes tout bas.
Il s'avançait toujours ! Il était à dix pas !
Jeanne eut le cœur étreint d'une émotion telle
Qu'elle crut défaillir. Quand il fut tout près d'elle.
Ayant vu quelque chose à terre, il se baissa.
C'était l'étui perdu. Le passant ramassa
L'objet, et, du regard cherchant à qui le rendre,
Aperçut Jeanne et fit un pas pour le lui tendre.
Alors la pauvre fille eut un immense espoir.
Il allait lui parler, la connaître, la voir,
La deviner, l'aimer peut-être. Oli ! bonne chance!
Mais le petit garçon, par gentille obligeance.
Courut vers le jeune homme en lui tendant la main ;
Le poète remit sa trouvaille au gamin
Et, par ces beaux cheveux d'enfant séduit sans doute,
Le baisa sur le front et poursuivit sa route.
Le fol espoir de Jeanne, hélas ! s'était enfui ! Mais quand l'enfant, venant lui rapporter l'étui, Lui présenta sa tête innocente et bouclée. L'amoureuse, un instant de désir affolée, Étreignit le petit d'un geste ardent et prompt. Et recueillit, collant ses lèvres sur ce front. Avec un rauque et long &inglot de tourterelle, Ce baiser de hasard qui n'était pas pour elle.
E jeune homme a quitté sa chambre sous les toits : Puis ont passé les jours, les semaines, les mois, Et celle que sa vue a pour jamais charmée
CONTES ET POÉSIES
Ne sait plus rien de lui que par la renommée. Pareille aux pauvres gens qu'on voit, en carnaval, Écouter la musique à la porte d'un bal, Jeanne, que font souffrir son coeur et sa mémoire, Entend de loin ce nom retentir dans la gloire, Tandis que sans amour, sans joie et sans beauté. Toujours elle s'enfonce en son obscurité. Sa \-ie est grise et morne; elle veut s'y résoudre. Une ouvrière, assise à sa machine à coudre. Habite la mansarde où Jeanne aimait à voir Le poète rêver devant le ciel du soir. Avec le calme ennui que Thabitude enfante.
Elle fait son devoir de fille et de servante. Elle oublie ; et parfois, quand le petit garçon De la pauvre voisine arrive à la maison Et tend naïvement son front à sa caresse, Jeanne, se reprochant sa minute d'ivresse Et ne voulant plus même un moment se griser Avec le souvenir de l'ombre d'un baiser, A ne pas embrasser ce front pur se condamne..
Et ce baiser, ce fut tout le roman de Jeanne.
Château de Saint-Hilaire. Orlchre iSSfi.
T 0 U\ LE V \qA TEc4U
u vis dans tous les cœurs, amour de la patrie !
Après quarante-huit, au fond de l'Algérie, En plein désert, devant les gorges de l'Atlas, Des insurgés de Juin, — des coupables, hélas! Mais des Français, — courbés sous un labeur servile, Expiaient les malheurs de la guerre civile, Gardés par des soldats, par des Français comme eux. Et là, tous, l'orateur de clubs jadis fameux, L'envieux déclassé, l'utopiste sincère.
L'honnête travailleur gâté par la misère. Tous, braves gens trompés ou sinistres voyous, Ils remuaient la terre et cassaient des cailloux. Ce lieu farouche était bien choisi pour un bagne. D'un côté, le désert; de l'autre, la montagne;
CONTES ET POÉSIES
Çà et là, seulement quelques dattiers poudreux ; Et, brûlante prison qui, sur ces malheureux, Gardiens et prisonniers, la nuit, devait se clore. Un blockhaus sur lequel le drapeau tricolore Se déroulait au vent, dans l'azur infini. Ce fort, assez peu sûr, mais pourtant bien garni De riz et de biscuits, d'armes et de cartouches, Avec ses deux canons montrant leurs sombres bouches, Dressait sur l'horizon son profil menaçant.
Les soldats étaient trente, et les déportés cent.
Un jour, à l'heure où l'aube, en déchirant ses voiles.
Fait uire les lions et pâlir les étoiles,
Et comme les soldats allaient, fusils chargés,
Conduire à leur travail les anciens insurgés,
Tout à coup, s'élançant des ravins les plus proches,
Blancs fantômes surgis au loin parmi les roches,
En long burnous, montés sur leurs fins chevaux gris,
Et jeunt leurs fusils en l'air avec des cris
Où se mêle le nom de leur Dieu qu'ils adjurent,
Les Bédouins du désert de tous côtés parurent.
Deux tribus, qui semblaient depuis longtemps dormir,
Vciuient de relever l'étendard de l'Émir
Et voubient de nouveau faire parler la poudre.
Ainsi qu'un gros nuage accourt, chargé de foudre,
Ils venaient, soulevant un flot de sable ardent.
Le commandant du fort, un brave cependant, Vieux troupier devenu lentement capitaine, Avait pili devant cette attaque soudaine. Le pauvre homme perdait la tête absolument. Comment faire? Il avait trente hommes seulement Pour défendre les murs de sa faible redoute ; Ht, quant aux condamnés politiques, sans doute. A \*infiiir iU n'.illjiftif pas t'tri- Ic-s derniers.
En ce mntnmt, sorti des rangs des pri vanniers, L'un d'eux, qu'on avait vu parier, dans le tunuiltL , A «Cl amis, de l'air d'un homme qui consulte, Un grand gaillard, portant sur «et traits amaigri 1^ trace de vinigi ans de niii^rc i Paris
l'i ilfinl lâTt virtix proforiiK uni; It-iir-. soiiihif. ui- i.li".,
Conservaient un reflet du feu des barricades. S'approcha lentement du vieil algérien Et dit, avec le ton traînant du Hiubourien :
« Mon capitaine, on vient vous dire que nous sommes
Cent condamnés, c'est vrai, cent forçats, mais cent hommes.
Tous du faubourg Antoine et tous gars bien choisis.
Nous savons que le fort est bondé de fusils ;
Sur tous ces moricauds si vous voulez qu'on cogne.
Armez-nous donc. Après avoir fait la besogne,
On rendra les outils, ma parole d'honneur!
Vous ne me faites pas l'effet d'un chicaneur;
Vous aurez confiance en nous, — on en est digne, —
Et vous nous laisserez marcher avec la ligne.
Prêtez-nous les fusils et nous sommes sauvés.
La loque qui flottait sur nos tas de pavés
N'était pas, après tout, le vrai drapeau de Franco,
Et le rouge n'est bon qu'en pantalon garance...
Voyons! mon capitaine, est-ce dit? »
L'officier, Trop ému pour répondre et pour remercier. Fit donner sur-le-champ au bagne rendu libre De bons fusils avec des balles de calibre. 11 était temps. Trois cents Arabes étaient là, Galopant tout autour du fort, criant : « Allali ! » Et tiraillant déjà sur ses minces murailles. .Soudain les deux canons vomirent leurs mitrailles Qui firent reculer l'insolent tourbillon ; Puis, sortant du blockhaus, un hardi bataillon, Où des soldats marchaient auprès de gens en blouse F.t chaussés de sabots comme en quatre-vingt-douze, Vint se mettre en bataille et coinniciiça le feu. Le combat fut sanglant et vif, mais dura peu. Les Bédouins, qui croyaient surprendre un faible poste, Devant tous ces Français si prompts à l.i riposte Tentèrent bien, mettant tous les .sabres au vent, Deux charges qu'on reçut, baïonnette en avant. Mais leur cheick y périt, et la bande affolée, (Connue un vol de corbeaux reprenant sa volée, Toiirn.i brille et bientôt dans l'.Atlas se perdit.