LE ROMAN DE JEANNE
Jeanne, à peine jolie, en cette solitude
Se plaisait, respirant les fleurs à quelques pas;
Et les rares passants ne la regardaient pas.
C'étaient de pauvres gens, des résignés comme elle :
Une mère portant son fils à la mamelle,
Deux soldats côte à côte, hypnotisés d'ennui.
Ou bien, par le soleil et l'espace ébloui
Et roulant dans ses yeux la tristesse et la crainte,
L'ouvrier sans travail, mâchant sa pipe éteinte.
Aïs, bien plus que la pauvre église du quartier Où se réfléchissait, dans l'eau du bénitier, La haute nef de pierre aux nervures gothiques. Bien plus que le jardin aux senteurs exotiques. Les deux femmes aimaient la chère intimité De leur logis. Souvent, par les beaux soirs d'été, Sur la terrasse, après le dîner très sommaire. Dans un large fauteuil, Jeanne installait sa mère Et restait là, rêveuse, au balcon s'accoudant. Devant le grand Paris dans la brume grondant. Le soleil se couchait. Sous son oblique flamme, Comme une hydre aux deux cous monstrueux, Notre-Dame Gonflait tout près de là son énorme chevet ; Et plus loin, près du fleuve empourpré, s'élevait, Fine, svelte, ajourée, et d'ornements fleurie, La flèche du Palais, comme une orfèvrerie. Au couchant, tout nageait dans une poudre d'or. Vers l'Est, sombre déjà, se profilait encor. Sur un vaste horizon aux blancheurs opalines. L'amphithéâtre bleu des lointaines collines. Un bruit montait, semblant la poussière des voix ; Et sur le merveilleux paysage des toits Dont les tuiles étaient d'un reflet enflammées. S'élevaient lentement de paisibles fumées.
Jeanne, laissant flotter au hasard son esprit, Etait sur ce balcon quand l'amour la surprit.
On pouvait voir de là les mansardes voisines.
Dans l'une, qu'encadraient de grêles capucines.
Assis sur la fenêtre, un jeune homme lisait.
Et Jeanne, sans raison, soudain s'intéressait
A ce calme liseur au front lourd de pensée.
Il avait sous la main, au bord de la croisée.
Son repas : quelques fruits, du pain, un verre d'eau.
Son livre l'absorbait. Au delà du rideau.
Derrière lui, dans l'ombre, on apercevait l'angle
D'une pauvre chambrette, avec un lit de sangle
Et la planche aux bouquins sur le mur à côté :
Symboles de l'étude et de la pauvreté.
Et Jeanne devinait, par instinct sympathique.
Un pur et fier rêveur à vie érémitique.
Un travailleur toujours sur son oeuvre penché ;
Et son cœur en était profondément touché.
Quand la nuit le força de quitter sa lecture.
Il mangea lentement sa pauvre nourriture.
Puis, d'un geste élégant, jeta du bout des doigts
Le reste de son pain aux moineaux sur les toits ;
Et Jeanne remarquait sa grâce naturelle.
Enfin, sans une fois lever les yeux sur elle.
Après avoir lancé vers le Paris lointain
Un regard où brillait comme un défi hautain
Et comme le désir d'y devenir un maître.
Le jeune homme quitta brusquement sa fenêtre.
Il rentra dans sa chambre. Une minute encor,
Jeanne vit la mansarde et son humble décor
Vivement éclairés par la lampe allumée ;
Et lorsque fut enfin la fenêtre fermée
Et que le vieux rideau sur sa tringle glissa,
Jeanne eut un grand frisson... Elle l'aimait déjà!
Elle le revit là bien dos soirs... Oh! l'attente!
S'il paraissait, quel trouble ! Et qu'elle était contente !
Quel chagrin, quand la nuit du balcon la chassait !
Savait-elle déjà qu'elle l'aimât? Qui sait?
Mais le voir et le voir, c'était sa seule envie :
Et Jeanne n'avait plus d'intérêt dans sa vie.
Passée en s'irritant du jour lent à finir.
Que d'attendre cette heure et de s'en souvenir.
D'ailleurs elle gardait pour elle sa chimère ;
CONTES ET POÉSIES
Elle ne l'avait pas confiée à sa mère. Si ce n'est qu'au balcon on restait un peu tard, On \-i\-ait comme avant. Messes à Saint-Médard, Haltes dans le Jardin des Plantes, près des roses ; Toujours les mêmes jours avec les mêmes choses. Tout comme avant l'instant où l'amour la toucha, Jeanne, ouvTant son Erard au son d'harmonica, Pour sa mère, le soir, chantait quelque romance G:lcbrant les ardeurs d'Isolier ou d'Hermance Et datant des anciens troubadours-abricot. Tandis qu'interrompant son éternel tricot, La numaa souriait, très fiëre de sa fille, Et battait la mesure avec sa grande aiguille.
«Vinsi, ne laissant voir ni trouble, ni langueur, Jeanne dissimulait le secret de son cœur.
•S E vieille venait pour faire le ménage, Qmï iavaii le secret de tout le voisinage. Par elle, Jeanne apprit quel était l'inconnu. Dans l'immense Paris, depuis deux ans venu. Il recevait un peu d'argent de sa province, Karctncnt ; mais, très pauvre, il avait l'air d'un prince. Il vivait a l'écart, seul et mystérieux; Sa jcuDCMc, son air farouche, ses beaux yeux, Se» long» cheveux flotunts, comme en ont les artistes, Avaient tourné la tête aux petites modistes Dont la boutique s'ouvre au coin du carrefour. l-3lc» le fusillaient de lourirc» d'amour ;
Mil, les yeux baissés, inabordable.
- I '• prétendait, ayant vu sur sa table
lie» (upivrs noirs de mots alignés de travers, Upe c'«hait un auwur et qu'il faisait des vers. Uditccrt' '"ir-» dans sa chambre,
Mcnicquj Ml, l'autre décembre,
i>n l'eniiniLtir, U nuH, qui marchait a grands pas,
En déclamant des mots qu'on ne comprenait pas.
Un poète !... Oh ! que Jeanne avait le cœur en fête ! Un poète ! C'était un pauvre et doux poète Vers qui tous ses désirs volaient si follement ! Oh ! comme elle attendit le bienheureux moment Où le jeune homme avait coutume d'apparaître; Et quand il vint s'asseoir au bord de sa fenêtre, De quelle émotion naïve elle trembla !
L'inconnu lui parut bien plus beau, ce jour-là ! Son front, que pâlissaient le jeûne et rinsomnic, Etait comme éclairé d'un rayon de génie. Il lut quelques instants, fît son repas frugal ; Aux moineaux de Paris, dont l'essaim amical De petits cris joyeux charmait sa solitude, Il émia son pain, selon son habitude.
Puis, s'accoudant, toujours hautain et gracieux, S'abîma dans son rêve en regardant les cieux. Ce fut alors que Jeanne eut la cruelle idée Qii il ne l'avait jamais un instant regardée. Hélas! ce fut alors qu'elle se rappela Les soirs, les nombreux soirs qu'elle avait passés là. Heureuse de subir ce charme involontaire, Sans que jamais les yeux du rêveur solitaire Se fussent une fois tournés de son côté ; Et, songeant tout à coup qu'elle était sans beauté, Qu'elle n'avait qu'un paie et délicat visage. Qu'on ne se retournait jamais sur son passage, La pauvre enfant comprit, en sanglotant tout bas, Qu'elle était amoureuse et qu'on ne l'aimait pas.
Elle connut alors la douleur. Mais que faire? Son miroir, consulté, pour elle fut sévère. Avec lui quel navrant regard elle échangea ! Jeanne vit tout son sort, se résignant déjà; Elle devait vieillir près de sa mère infirme. Il faut bien accepter un malheur qui s'.iffunie; Elle oublierait, allons! ("était bien ré.solu. ('onune elle l'eût aimé, pourtant, s'il eût voulu!.., l'ens.uil de sa folie elfacer toute trace, lille s'interdisait d'aller .sur la terrasse Ou n'y venait que tard, à la nuit tout à fait. Ma'is là, le souvenir plus vif la poursuivait.