NÉNUPHARS
Sur l'eau morte et pareille aux espaces arides Oii le palmier surgit dans les sables bridants, Le nénupbar emplit de parfums somnolents L'air pesant où s'endort le vol des canlbarides.
Sur l'eau morte à l'aspect uni comme les flancs D'une vierge qui montre aux cieux son corps sans rides, Le nénupbar, nombril des cbastes néréides, Creuse la lèvre en fleur de ses calices blancs.
Sur l'eau niuik' cuti'uuvrdnl sa corolle mystique, Le nénupbar apporte un souvenir antique : — Yéiuis nmrnioréenne, éternelle Beauté,
Ton image me vient de l'immobilité.
Et sous ton front poli je vois tes \eu\ de pierre.
Comme les nénu|)bai"s piormids et s.nis [)au|-(ièrc.
l\ VIE DES CHOSES. 205
VESPERA
Le soleil, déchiré par les rocs ténébreux, Tombe, comme César, dans sa robe sanglante. Avant de nous quitter,, l'heure se lait plus lent Et de confuses voix murmurent des adieux.
C'est le soir! — L'horizon se remplit de lumière, Et la pourpre s'allume aux rives de l'azur; Et le flot attiédi, j)lus prolbnd et plus pur, Enivre de chansons la rive hospitalière.
Derrière les brouillards où PhélK' va s'asseoii',
La dernière colline a caché ses épaules ;
L'onde baise tout bas les longs cheveux des saules :
Vesper luit, comme un [)leur, dans l'œil profond du soii'
(jii ciilciul iiiuriiiurcr, sous les lenles mor?urL'S Des lierres vagabonds, les ehèiies orgueilleux. , Et les soujurs lointain- (juV-lèvent vers les cieux Les i>ins ensanglantés d'odorantes blessures.
C'est riieure où tout cœur lier fuit dans la liberté Kn sentant se rouvrir la ])lessure i'ermée. Taudis (ju'au -ein des ileurs la nature pàniée Buil la t'raiebeur -de Tombre et rimniortaHté!
Les ombres s'allongeaient, à des dragons pareilles; Les grands bois, accroupis au bord de l'horizon, Semblaient des bœufs couchés ou de frileuses vieilles, Qui chauffent leurs pieds morts alentour d'un tison,
Dans l'azur immobile et poli comme un marbre, Des étoiles filtraient, pareilles à des pleurs; Et la sève, perlant sous l'écorce de l'arbre, Emplissait l'air voisin de puissantes odeurs.
A l'ombre des roseaux dressés comme des piques.
Les grenouilles, en chœur , jetaient leurs voix rhythmiques;
De nocturnes oiseaux, dans l'air, traçaient des ronds.
Et la brise, frôlant la cime des bruyères
En soulevait l'essaim vibrant des moucherons
Dont la lune argentait les vivantes poussières.
Luisante à riiorizou comme une lame mie, Sur le soleil tombé la Mer en se fermant De sou sang lumineux éclabousse la nue, Oii des gouttes de feu perlent confusément.
Comme une foule énme après un châtiment, Sous l'oblique rayon des étoiles sacrées. Une procession d'ombres démesurées Derrière les troupeaux chemine lentement.
On (lirait qu'un vieil orirue aux lentes harmonies, De l'océan désert peuplant l'immensité, Murmure dans la nuil de graves litanies, Et qu'un Miserere par la vague est chanté.
Et, comme au bout d"uii bras un chef ensanglanté, La Lune monte au ciel, qui, dans la nue obscure, Semble, avec son front pale et sa morne figure, La tète sans cheveux du grand décaj)ité.
240 LA Vit:
JV
La lumière qui luit vers l'horizon plus pur, Comme une ronce folle aux plis traînants d"un voile. Se pend au bord des cieux flottants, et chaque étoile Semble une épine d'or qui déchire l'azur.
Les feuillages aigus que sa robe balaie Montent au front de Dieu dans l'éther emporté; Puis la lune à son flanc ouvre une large plaie Où la terre, en rêvant, vient boire la clarté.
Car la splendeur des nuits est faite de blessmes; Leur silence est douleur et non sérénité : Un Christ inconnu saigne en leur obscurité.
Sur tous, l'ombre et l'amour enlacent des morsures; Et chaque souvenir, renaissant et vainqueur. Semble ime épine d'or qui déchire le cœur!
Le vent frais a doublé les ailes de la nue
Dont le soleil tombe', comme nn Parllio (pii fuit.
Ensanglante le vol d'une flèche incoiuuie :
L'herbe tremble au toucher des pieds froids de la nuit.
Vénus, qui de sa mère éiitin s'est souvenue, Sur le flot éploré penche son front qui luit : L'innombrable baiser de l'onde la poursuit Vers son lit d'algue verte à peine revenue.
Tout se hâte d'accord vers un commun retour; Et, rempli des senteurs qu'exhalent les pelouses, Sous les toits citadins où brûle encor le jour
Une à une soufflant les lumières jalouses. Vers les lits parfumés des nouvelles épouses Le vent frais a doublé les ailes de l'Amour.
Derrière les grands joncs, rôdeur mélancolique, Le crapaud fait tinter sa langue de cristal, Et rhythme, comme un bruit mécanique et fatal. L'innombrable retour de son chant bucolique.
La couleuvre aux yeux verts pailletés de métal Soudain jette au chanteur sa stridente réplique, Et glisse jusqu'à lui sa course famélique. Avec un sifflement ironique et l)rutal.
Tout ïc tait, et riiorreur de Tombre en est accrue. Et puis, le regret vient de la voix disparue : Quand le soleil lassé clôt le cycle vermeil
Oii l'aiguille de feu tout le jour se balance,
Le nocturne veilleur comptait l'heure au silence.
Et mesurait aux bois la douceur du sommeil.
VU
Des souffles attiédis, sous les cieux taciturnes. Roulaient le fleuve errant des vivantes odeurs, Lointain enchantement des floraisons nocturnes, Du monde des parfums invisibles splendeurs !
J'en oubliai l'effroi de ces ombres moroses
Que l'heure à nos cerveaux comme aux mont s vient asseoir,
Et j'admirai comment l'air pénétrant du soir
Fait jusque sous nos fronts monter l"àme des roses.
J'avais maudit l'azur et ses illusions; Mais sentant, réveillé des mornes visions. Respirer sous mes pas l'argile maternelle,
Le désir me surprit de me mettre à genoux Et d'adorer, perdu dans la nuit solennelle, Cette grande pitié de la Terre pour nous !
214 l.\ VIE.
CIEUX XOCÏIRNES
11 est un grand tombeau dont Thorrenr me poursuit, Large, froid, et peuplé de silences funèbres : — C'est l'immense tombeau qu'ouvre sur nous la nuit Dans l'azur dilaté par l'effroi des ténèbres.
Comme des jours iiutifs où glisse la pâleur D'un ciel d'or très-lointain, au travers d'un mur sombre. Les étoiles, filtrant leur clarté sans cbaleur, Blancbes, rompent parfois la tristesse de l'ombre.
Des réveils immortels nous mesurant l'espoir. Rares, ces mornes feux dont la lumière tremble Luisent sans l'éclairer dans le sépulcre noir Dont nous sommes les morts et les vers tout ensemble.
Des étoiles ruyaul le eliœiir sileiicieiix, .
Parmi les trépassés trépassé solitaire,
Pour pardonner aux nuits Tépouvante des eieux
J'attends qu"uii Dieu nouveau, pitoyable à la terre.
Ainsi qu'un ibssoyeur, les den.v bras étendu^, Ferme ee vide liorrible, et, de sa main iiéante, Versant dans l'étlier ereux un ilôt d'astres perdu>. Comble avec des soleils sa profondeur béante !
210 lA VIE.
Comme une vaste ciljle où pleut le fer des lances, Criblé sous les regards des chercheurs inconnus, Le firmament, déchu des antiques silences, Pleure le sang divin d'Hermès et de Vénus.
0 mythes glorieux, qu'êtcs-vous devenus?
Du Beau que nous servons éternelles semences !
Devant un peuple obscur d'astres nouveaux venus,
L;i Iniili' iil\ iiipiciiiic ;i lui les eieuv inuneuses.
Trahissant le secret de sa limpidité, Pour montrer sou trésor inerte de clarté Lazur a déchiré la pudeur de ses voiles,
Ll 1 lifinnne, revenu de son rêve orgueilleux. A[)rès avoir compté le troupeau des étoiles. Prend en pitié K^ ciel qu'ont déserté les dieux.