‹ Poésies, 1866-1874Chapitre 52 sur 65 · LES BROUSSAILLES · texte numérisé non relu

LES BROUSSAILLES

C'est l'âme des aïeux que vers l'azur clémeut Les grands arbres des bt)is élèvent lentement, Debout dans leur vieillesse héroïque et superbe ; Nos morts, nos jeunes morts, ànous, dorment sous l'herbe.

Quelque broussaille, à peine, aux feuillages penchés Jette un rameau vivant sur les premiers couchés Et rend à nos regards, à l'air sacré qui passe. Aux rayons du soleil, aux ailes de l'espace

Un peu de ce qui fut autrefois notre cœur ! Et la ronce, pareille au souvenir vainqueur Qui ploie à ses liens toute peine qui dure, Cloue à. leurs vains tombeaux cette pâle verdure.

Sons cette épine, aussi, ce qui reste de nous Se penche et se déchire et brise nos genoux Et courbe notre front, que le deuil rend austère, Jusqu'aux embrassements suprêmes de la Terre,

Et la Terre, sentant ce filial baiser (Jiie sur son sein maudit tout homme vient poser, S'émeut et prend pitié de nos destins moroses Et, parmi ces buissons, laisse croître des roses

Ou se respire encor l'âme des bien-aimés,

Dans le recueillement des longs soirs parfumés,

A ITieure oij, scintillant comme un pleur sous des voiles,

La tristesse des nuits monte aux veux des étoiles.

Errant sous le dôme emperlé Des verdures ensommeillées, Parfois, au sortir des leui liées, L'œil clair des sources m'a troublé.

— L'eau regarde : — et l'aurore éveille Dans ce regard lent et discret, Comme l'étoiuienient secret D'un jeune esprit qui s'émerveille.

Comme en un rêve de candeur, L'eau regarde, et l'étrange flamme Des choses qui viennent d'une ànie Illumine sa profondeur.

L'œil des sources est plein de larmes Et plein de reproches perdus ; Et des remords inattendus S'y reflèteut comme des armes

Le long d'un bouclier d'argent :

La Vie est là qui, solennelle, Attend et darde sa prunelle Fixe sur le monde changeant !

— La Vie aux élémeuts rendue Par les héritiers du limon, Foule sans yeux, foule sans nom.

Sous r éternité descendue.

LA VIE DES MORTS. 2ô7

Page 1