‹ Poésies, 1866-1874Chapitre 61 sur 65 · LA RENAISSANCE MORTELLE · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE MORTELLE

Las des rapides jours et des lentes anne'es, Des soirs tristes, des nuits mornes, des gais matins. Vers les Temps éternels, continus et lointains Que ne troubleront plus les heures obstinées,

Vers les Temps éternels mon rêve s'est enfui Par delà l'horizon des sépultures vaines. Vers les Temps éternels dont les douleurs humaines Ne mesureront plus le monotone ennui !

Vers le Toujours promis de mes amours passées, Vers l'azur où l'extase a figé les soleils Dans limmobilité des cieux toujours pareils. Mon Ame tend l'essor de ses ailes blessées.

Une glace éternelle a sculpté les flots blancs De la mer qui m'attire, et les ports sont moins calmes Que sa morne étendue oii, pareils à des palmes. Sont couchés les sillons jadis faits à ses flancs.

Puisque tout niouvcmeut pousse vers un abîme, Tout espoir vers un doule ou bien vers un remords, Et (jirun baiser sans fin n'est qu'aux lèvres des morts Aienne enfin la pitié du tombeau magnanime!

Sous l'oblique regard des Orients vermeils Je veux, tel que Memnon, m'endormir dans la pierre. Le grand sommeil des dieux tente seul ma paupière. Avant lassé l'oubli des terrestres sommeils.

La pâle enchanteresse, à mon chevet penchée, Laissa choir de ses mains lasses sa lampe d'or, Et, comme une maîtresse indifférente, dort, Dans ses cheveux et dans ses longs voiles couchée.

Rêve des cieux fermés et des jours révolus, Fantôme virginal et doux, ô fiancée Des célestes amours, ma blanche trépassée, Xe te réveille pas! je ne t'appelle plus.

L'azur a bu ton sang dans quelque aurore antique. Avec le sang des lis et des dieux méconnus, Et les rouges soleils ont brûlé tes pieds nus, 0 pâle sœur d'Icare, ô vision mystique!

Spectre divin, dans l'aube errante évaporé, Corps devenu parfum, parium perdu, ma bouche Se sèche à t'aspirer dans l'air mortel que touche Le vol noir de la nuit froide où je te suivrai.

Je lasserai le vol de la nuit qui t'emporte, Et, fermant les yeux d'or des constellations, J'oublîrai ta splendeur avec les passions Qu'allume dans mon sein ton souffle épars, ô morte!

Puisque, mêlant ta voix aux terrestres rumeurs,

Ton être épars m'entoure, et, tidèle, réclame

La foi jurée, — au seuil des ténèbres de l'Ame

Ne m'attends plus ! — Reprends ton corps auguste et meurs

Uepreiids ton corps auguste et sois corps tout entière.

Puisque la Mort s'arrête à l'esprit triomphant.

Et que de sa pitié toute àme se défend.

Et qu'un souffle suffit à sauver la poussière.

Loin du souffle obstiné des créateurs pervers, Des rêveurs, des printemps et des métamorphoses, Revêts, pour t'y mouler dans Torgueil de les poses, La neige qui fera les éternels hivers.

Sous des éclats pareils et des blancheurs égales, Tes formes daus la neige à jamais revivront : Lève-toi seul daus l'ombre où j'ai caché mon Iront, Astre froid des cieux noirs et des nuits boréales !

Revêts, pour y dresser ton spectre radieux. Quelque granit perdu dans l'inerte matière, Aussi dur que l'airain, plus blanc que la lumière. Moins vivant que le marbre habité par les dieux!

J'étais chaste à jamais de t'avoir possédée. Fille auguste et terrible, ô Vestale, ô ma sœur : Car, dans tes bras sacrés, j'avais pris la douceur D'anénntir en moi la Forme sous l'Idée.

La pudeur de mou rêve a tralii mon amour. Et, dans la nuit de l'Ame où je t"ai poursuivie, Vainement je te cherche, ô Cruelle, ô ma Vie, Et je me sens aveugle à ne plus voir le jour.

Réveille mes yeux morts, ô Cruelle, ô Lumière Soleil d'un firmament ou lampe d'un tombeau, Ralhune ta -plenueur sur l'autel large et beau Où fume encor l'encens de ma ferveur première

Que renaissent en loi, sous mes regards jaloux, Tes Beautés, visions que nulle ombre n'efface, 0 Pâleur, ô Clarté nocturne de ta face ! 0 Douceur de tes yeux si mortellement doux !

0 Langueur, cieux lointains que ton front rêve encore !

0 Rougeur de ta lèvre ouverte sur les cieux!

0 Charme enveloppant tes traits délicieux !

0 Parfums, souffle errant sur tes fraîcheurs d'aurore !

0 Gloire de mon Rêve, à jamais mise en toi, Forme exquise et puissante en mon cerveau dressée, Incarne-toi dans l'ombre oii t'étreiut ma pensée : — Reprends ton corps auguste et ne meurs qu'après moi !

Page 1