‹ Poésies, 1866-1874Chapitre 60 sur 65 · L'INQUIÉTUDE DES MOMIES · texte numérisé non relu

L'INQUIÉTUDE DES MOMIES

Plus haut que le vol des ibis Et la pointe des granits roses, Et les pyramides moroses, Et le vieux temple d'Anubis.

Des âmes rêvent, endormies :

Les âmes d'hommes anciens Qui turent les Égyptiens Et ne sont plus que les momies.

— Elles rêvent, — et, doucement.

Sur le sistre étoile des nues, Modulent des chansons connues Du peuple des moits seulement.

C'est une musique sans nom

Pareille à celle que l'argile

— Dès qu'aux cieux montait l'aube agile,

Chantait aux lèvres de Memnon :

« Quand les jours seront révolus, Revêt irons-nous la jeunesse?

Ils sont si lents qu'on ne sait plus S'il est assuré qu'on renaisse.

M Vêtus comme des chrysalides Et cachés au fond des tombeaux, Sous leurs bandelettes solides Nos corps restent fermes et beaux.

(( Mais si le temps vient de Toubli, Pourrons-nous bien les reconnaître?

Pour être mieux enseveli En est-on plus siir de renaître?

« Sans doute les portes sacrées, Les cent portes d'or de Memphis Depuis longtemj)s sont demeurées Ouvertes sur nos derniers fils,

« Et des reptiles sont venus

Qui, sous leurs armures squameuses,

Ont ûiit glisser leurs ventres nus

Tout le long de ses tours fameuses ;

(( Des crocodiles' faméliques Qui, sur la pierre las d'errer, Auront englouti les reliques Où nos souilles devaient rentrer

« Faudra-t-il, pour reconquérir Le terrestre habit de nos âmes, A notre tour faisant mourir, Fouiller des sépulcres infâmes ?

« Mieux vaut, loin du fleuve et des îles, A travers les sables brûlés Fuir et, pour suprêmes asiles.

Chercher des corps inviolés;

« Et, dans les mêmes nœuds charnels S'il nous faut, deux à deux, descendre. Unir deux souffles fraternels Pour échauiïer la même cendre.

200 I-A YIli.

a Car des voluptés réveillées Les saints pouvoirs se doubleront Quand deux âmes appareillées Dan? un mé'.iie corps s'aimeront.

« Pour nous le réveil peut venir :

Prêts aux divines fantaisies, Au doux pays du souvenir rsos sœurs par nous seront choisies;

« Pour qu'il se fasse vérité,

Le rêve qu'on rêvait ensemble

De deux cliairs qu'un baiser rassemble

Et confond pour l'éternité !

« Quand les temps sei'ont révolus.

Revêtirons-nous la jeunesse?

— Ils sont si lents qu'on ne sait plus S'il est assuré qu'on renaisse. >^

LA VIE DES MORTS. 26i

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