‹ Poésies, 1871-1883Chapitre 13 sur 41 · UN REGARD EN ARRIÈRE · texte numérisé non relu

UN REGARD EN ARRIÈRE

^4 'Daniel 'Bellet.

ES plus chers souvenirs dorment dans un tiroir De cèdre et de poirier sauvage : — Sur de pieux trésors qu'en secret j'aime à voir, Tout en débris mon cœur surnage.

Meuble sacré! — Je l'ouvre avec recueillement A certains jours marqués par un douloureux signe; Lorsque mes doigts sont purs, quand l'homme est assez digue Pour ne rien profaner dans le passé dormant.

8o LÉGENDES DUS BOIS

J'y reconnais, malgré le nombre des années,

Un pauvre bouquet d'autrefois, Q.ui, de toutes ses fleurs depuis longtemps fanées,

Me rappelle un étang des bois;

Des branches d'éventail et des perles anciennes Q.ui s'égrènent dans l'ombre au fil de leur collier. Un mouchoir de batiste, à bords de valenciennes. Et le nœud de ruban d'un tout petit soulier;

Confusément épars sur des lettres froissées.

Dont le papier mince a jauni.

Mouillé par l'eau de mer des longues traversées.

Ou que des larmes ont terni.

Une miniature ovale sur ivoire, Me souriant du fond de son lointain passé, Évoque, toute fraîche encor dans ma mémoire, La merveilleuse imaare où rien n'est effacé.

Je baise uu galon d'or de casquette marine : —

Un jeune officier de vingt ans.

Imberbe, à cheveux blonds, d'antique et fière mine,

M'apparaît un jour de printemps,

LEGENDES DES BOIS »r

Dans sa grande toilette à bord de son navire (Pour épouser la Mort, qui lui visa le cœur). Saluant d'un rapide et stoïque sourire Sa lointaine patrie en expirant vainqueur. —

Où sont-ils, tant de chers et vaillants camarades Partis au vol de leurs vaisseaux,

Tout gonflés d'espérance aux brises de nos rades?... Les tombes sont loin des berceaux.

Ils sommeillent épars à tous les points du globe. Sous la neige des pins, le sable des palmiers. Ceux que la Mort aveugle et sourde nous dérobe. Et ce sont les meilleurs qui s'en vont les premiers.

Est<e que pour jamais elle nous les emporte?

N'est-il aucun rayon d'espoir?

Rien ne »urgira-t-il de leur dépouille morte?

Ne devons-nous plus les revoir?

Ne sont-ils pas ailleurs destinés à revivre. Par un souffle divin tôt ou tard ranimés? Dans l'éternelle nuit, ah! j'aspire à les suivre. S'ils ne peuvent rouvrir leurs pauvres yeux fermés.

Mais si le fil brise plus loin se continue,

S'ils reviennent d'un froid sommeil.

Comme des naufragés dans une île inconnue. Je veux renaître à leur soleil.

J'ai passé dans la vie ainsi qu'un somnambule, Ignorant d'où je viens, ne sachant où je vais, Déjà loin de l'aurore, et près du crépuscule, Et marchant éveillé comme si je rêvais...

L^ FUITE E'K. ÉGYTTE

Page 1