‹ Poésies, 1871-1883Chapitre 19 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

Et le voilà parti... Les tambours sont en marche, Tous ensemble au départ, mais bientôt dispersés. Et, d'après leur consigne, allant à pas pressés. Tantôt tournant un pont dont on a brisé l'arche.

Se frayant une route aux lisières des bois. Ou coupant le brouillard au travers des prairies. Ou longeant des enclos de vieilles métairies, Et montant le calvaire où se dresse une croix.

L'enfant ne voit partout que des maisons fermées En plein jour... on dirait que tous les habitants A la fois sont partis, et depuis très longtemps... Tous les volets sont clos, et les toits sans fumées.

Il8 LÉGENDES DES BOIS

Le soleil est voilé, les chemins sont déserts... Aux terres de labour se rouillent les charrues. Et les filles des champs sont toutes disparues. ..J Mais voici qu'une cloche a parlé dans les airs...

Une autre lui répond... puis une autre pareille, Et de la tour voisine, et d'un clocher lointain, Q.ui tintent dans la brume épaisse du matin... Et dans chaque paroisse une cloche s'éveille...

S'appelant dans un ciel gris comme à la Toussaint, Les cloches du pays sont toutes ébranlées, Jetant leur glas funèbre aux versants des vallées... Jamais n'a retenti plus effrayant tocsin.

Mais frappant son tambour qui vaillamment résonne. Et réplique au tocsin par un long roulement. Tout seul à travers bois, avec étonnement. Barra s'en va très loin sans rencontrer personne.

Il n'avait pas compté sur les profonds ravins D'où, l'écoutant venir, épiant son allure, Les gens à veste courte, à longue chevelure, L'attendaient... Ils sont là soixante ou quatre-vingts.

Sans aucun temps d'arrêt dans la marche suivie, Et comme s'il n'avait rien vu, rien entendu, Barra va toujours droit, comme un enfant perdu... Par avance il a fait bon marché de sa vie.

Une première balle a brisé le tambour |

Du petit volontaire aux épaulettes rouges. « Baise le drapeau blanc... Rends-toi... Feu, si tu bouges,» Dirent les Vendéens se ruant à l'entour.

Barra n'eut qu'un seul cri : « Vive la République! » Presque aussitôt l'éclair d'une amorce a flambé, Et voici que l'enfant chancelle... Il est tombé, Frappé de bas en haut par une balle oblique.

Quand sur le baudrier le sang vint à jaillir, Alors, comme d'instinct, tous les bras se levèrent, Et fourche et baïonnette à la hâte achevèrent Le héros de treize ans qui mourait sans faillir.

L'enfant grêle, aussi blanc qu'une petite fille, Souriait, encor fier, dans son dernier repos... Et les Chouans émus levèrent leurs chapeaux. Car presque tous étaient des pères de famille...

Pris d'un profond respect pour le mort triomphant, Le chapelet en main, les Blancs s'agenouillèrent, Au signe de la croix, et des yeux se mouillèrent... Le soir, au camp des Bleus, on rapporta l'enfant.

Et l'on fit à Barra de belles funérailles. Ainsi qu'aux généraux qui gagnent des batailles; Et, rêvant dans la brunie à de futurs soleils. Les plus vieux grenadiers revenus de Mayence, Œil et fusil baissés, reprenaient contiance En laissant l'avenir à des enfants pareils.

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