BERCEUSE
«^ 'Paul de Saint-Victor,
,E capitaine dort d'un calme et frais sommeil, A l'heure où la nuit s'illumine.
La lune, à son zénith, jette un ruban vermeil Par le travers de sa cabine.
Il a donné la route au maitre timonier : Le navire est très loin des côtes,
Toute sa toile au vent, grand et petit hunier. Et papillons des flèches hautes.
154 l'AYSAGliSDEMER
Dans l'hémisphère austral, le rapide vaisseau, A pleine brise arquant ses voiles,
S'allonge sur la houle et va comme un berceau Qui roule sur un fond d'étoiles.
Le capitaine dort, mais à quoi rêve-t-il ?
Où s'oriente sa pensée, Q.uand son fin taille-mer, vers l'Europe en droit fil,
Poursuit sa marche cadencée?
Est-ce un rêve de cœur? est-ce un rêve d'argent?
Dans cette vie à l'aventure.
Sous tant de ciels divers, l'homme le moins changeant
Est une étrange créature.
Du golfe de Bengale à la terre de Feu,
Depuis vingt ans il court le monde,
Avec pertes ou gains, s'inquiétant fort peu Que la terre soit plate ou ronde.
Exportant le café, le sucre, l'indigo.
Et de gros chargements d'épices, Il a fait, en allant du Brésil au Congo,
De très honnêtes bénéfices.
FernanJo-Po, le cap Lopez, Saii-Salvador,
Où fourmille la race noire, Tous ces beaux noms d'Afrique ont des tintements d'or ;
C'est un pays d'or et d'ivoire.
S'il a pris, une fois, un stock de négrillon!;,
Profitant d'une rare aubaine, C'était à fond de cale... et tous les pavillons
Ont respecté son bois d'ébènc.
Pour les bois de teinture et les bois de senteur, Les bois sanguins et les bois jaunes,
Combien de fois a-t-il repassé l'équateur, Narguant la fièvre et les cyclones !
[1 s'est aventuré jusqu'aux iles d'Arrou,
Pour y chercher la noix muscade Et des paradisiers, dans un creux de bambou.
En grand costume de parade.
Mais on n'a pas en vain si longtemps navigué Dans les caprices de la houle,
Eût-on le corps de fer, sans être fatigué. Voici bientôt vingt ans qu'il roule.
Il rêve d'une bonne et solide maison, Sur un sol ferme bien assise,
Où rien ne bouge au vent, ni porte, ni cloison, Toute en granit, comme une église.
Au pays avranchin, tout près de Pontorson,
Le capitaine en connaît une Que pour lui s'est bâtie un fin maître maçon.
Entre la Sée et la Sélune.
La maison lui plairait : on ne construit pas mieux.
Si l'immeuble n'est pas à vendre, Il garde un riche espoir, car il n'est pas trop vieux,
Et pourrait faire un très bon gendre.
Le capitaine dort d'un merveilleux sommeil due le roulis berce et prolonge.
Il voit sa Normandie au lever du soleil. Et toute verte, dans un songe.
Une fenêtre haute où de bleus liserons
S'enroulent à des capucines.
Vient de s'ouvrir joyeuse à deux bras nus et ronds
Sortant de leurs dentelles fines.
C'est là. — La belle fille écoute au loin mugir Ses boeufs épars dans la prairie.
Et chanter à plein cœur, voyant le ciel rougir, Tous les coqs de sa métairie.
D'autres leur ont écho. — Réveillé brusquement.
Et l'oreille encore assourdie.
Le capitaine rit de son étonnement :
C'est un vrai coq de Normandie
138 l'AYSAGES DE MER
Qu'il a paisiblement laissé vivre à son bord, Et qui, voyant un coin d'aurore,
Eu regardant la mer par le trou d'un sabord, Chante une aubade à voix sonore.
Mais naviguant sans voir une terre approcher, Parfois le chanteur se demande
Quand jaillira des eaux la pointe d'un clocher? Et pourquoi la mer est si grande 1