‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 108 sur 141 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

(Strophes de cinq vers.)

La fenêtre est entrouverte, sur le jardin. Une heure passe, lente, somnolente. Et elle, d'abord attentive, finit par s'endormir à cette voix qui là-bas se lamente, qui se lamente au fond de ce jardin.

Ce n'est qu'une voix d'eau sur la pierre, et combien de fois, combien de fois entendue! Cet amour et cette heure s'abîment dans cette vie comme s'abîment dans l'onde sans fin le cadavre et la pierre liés ensemble.

Elle détend son angoisse dans le sommeil. Mais l'angoisse est forte, et le sommeil est si léger! (La lumière d'avril ressemble presque à une neige qui serait tiède.) Et certes elle doit souffrir, vaguement souffrir, aussi clans le sommeil.

Tout entier se révèle dans le sommeil le mal qui la consume. Sa face pâlit lentement; sa bouche se

POKME PARADISIAQUE. 341

fane, tandis qu'elle respire; sur ses joues lisses une ombre se creuse... ô roses, son mal est le vôtre :

Roses du soleil nouveau, quoique d'hier, roses qu'elle cueillit une à une (et cependant elle était un peu lasse, et cependant les eaux avaient sur la même pierre la plainte d'aujourd'hui), aujourd'hui presque défaites, quoique d'hier!

Elle n'est plus jeune. Elle a donné ses fleurs tardives dans son premier et dernier amour. Elle s'est enivrée de volupté et de douleur. Il y avait dans le secret de son âme un cri, un cri continu : « Trop tard ! Trop tard ! »

Elle n'est plus jeune. Les cheveux sont presque blancs sur sa tempe; ils sont un peu rares sur son front. L'abandon (elle est couchée, immobile), l'abandon fait que ses mains semblent mortes, presque.

Le geste même ne fait jamais descendre de sang à l'extrémité de ses doigts. Puisse le rêve l'entraîner loin de la vie! Et, du moins en rêve, puisse-t-elle, rajeunie, voir l'Aimé qu'elle ne verra jamais plus !

La fenêtre est entr'ouverte, sur le jardin. Une heure passe, lente, somnolente. On n'entend rien, dans la lumière éteinte, sinon cette voix qui là-bas se lamente, qui se lamente au fond de ce jardin.

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