‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 111 sur 141 · INVITATION A LA FIDELITE · texte numérisé non relu

INVITATION A LA FIDELITE

(Quatrains.)

El il lui disait en souriant (sur son visage, dans l'ombre, errait un sourire ambigu), il lui disait :

« A quoi bon rompre la chaîne, après tant d'années? Que sert-il d'échanger l'ancienne souffrance contre de nouveaux tourments?

» Rien peut-être, ô mon amie, ne serait nouveau pour nous. L'ancienne tendresse a aussi ses charmes.

» Pour l'amour qui dure et résiste à la vie, rien n'est plus doux et plus triste que les choses lointaines.

» Que notre amour soit comme un après-midi lent. Dans l'air sans brise fluent tes cheveux

» Qui naguère, parés de roses, ondulaient au

soleil. Ma main a posé des violettes sur tes tempes ;

» Et lorsque, entre ces fleurs que j'y ai mises, ton front se penche, mon cœur devine tous tes soucis cachés.

» Je ne te parle pas. Je connais l'ombre de l'ennui, et certaines lassitudes, et le poids inerte de la chair, et le sombre

» Nuage qui tient l'âme oppressée pendant des journées entières, sans pensées, sans rôves : hélas, cela, c'est aussi

» Mon mal! Et, si parfois je te parle, je sais que ton cœur est loin et que je te répète vainement : Écoute!

» Mais à quoi bon rompre la chaîne, après tant d'années? Que sert-il d'échanger l'ancienne souf france contre de nouveaux tourments?

» Aimer, aimer encore comme nous avons aimé, dire encore les mêmes paroles, entendre les mêmes paroles, attendre

» L'heure avec les mêmes angoisses, et faire . terne r les mêmes gestes b célestes soupirs, et des étoiles

alterner les mêmes gestes bas avec les mêmes

» Aux roses tisser les mêmes rêves, et, finalement, avoir les mêmes dégoûts et atteindre la limite déjà connue

» De tous les sens... Veux-tu, toi, tenter encore l'aventure? Rien, hormis la mort, ne sera nouveau pour nous.

» Soyons donc fidèles à notre ancien amour! Tous les voiles de ta pudeur sont déchirés,

» Et pas une caresse n'est ignorée de toi, pas une! Sous le soleil et sous la lune s'est exaltée notre ivresse.

» Mais pourtant, quelquefois, il y a un charme profond dans cette forêt désolée de souvenirs où monte

» Notre rêve lent : plus lent qu'une légère fumée échappée de l'encensoir, dans un air sans brise.

» Donc soyons fidèles, puisque nous avons tant ri, puisque nous avons tant pleuré sous des cieux qui ne changeaient pas!

» Pour l'amour qui dure et résiste à la vie, rien n'est plus doux et plus triste que les choses lointaines.

» Et je les aime lointaines dans tes yeux voilés, comme dans des lacs voilés de lointaines apparences.

» Et toi, voudrais-tu laisser dans l'abandon les choses qui ne sont plus, qui ne sont plus! »

VAS MYSTERII

(Saphiques.)

E la donna andè, vinta dal potere occulto del sogno.

Elle pleure depuis hier sou défunt amour. Enfin, ô juste mort, elle est seule! Et elle penche son visage consumé, sans parole.

La parole reste dans le fond de son cœur. (Nul ne la délivrera de cette douleur muette.) Dans le monde le son de sa voix est inconnu.

Elle penche son visage douloureux, et dans son âme immortelle elle pleure son défunt amour.

O les lumineuses funérailles !

Depuis hier, tous mes rêves sont allumés comme des torches devant sa porte : car j'ai trop longtemps attendu cette mort.

Lorsque mon pouvoir occulte l'induit enfin à

relever sa face sibylline, elle pense : « Quelle est donc cette lumière? Peut-être est-ce l'aube? »

De temps à autre, rabattues par le grand vent, les flammes effleurent le balcon ténébreux: et elle pense : « Qui peut bien, dans la nuit, incendier les bois? »

(Je les brûlerais tous, ô Cythère, tes heureux bois de myrtes, rien que pour l'égayer!) Redoutant les maléfices, elle pense : « Qui parle? »

Entendant au fond de son cœur la voix obscure qu'y fait pénétrer mon fatal désir, elle pense avec une crainte subite : « Qui appelle? »

Et elle se lève; et elle vient sur le seuil. La pâle mort est moins pâle qu'elle. Hors de la noire tunique, son pied est comme une fleur,

Et, comme une fleur sculptée à même dans la pierre du seuil, il demeure immobile. Mais elle résiste en vain : elle est promise au lit inconnu.

De ce seuil l'arrachera mon pouvoir occulte, comme le tourbillon déracine un lys. Pour sa joue est préparé un oreiller vermeil.

Et elle s'avancera entre les merveilleux lumi-

naires, dans des jardins immenses. Légère comme une forme ailée, elle viendra, pieds nus, sur les nuages d'encens.

Elle montera le haut escalier, entrera seule dans la haute chambre, ira vers mon lit comme vers une tombe. Et, seule, seule devant moi,

Seule comme jamais au monde créature ne fut seule (dans ses yeux noirs elle aura sa fable obscure, tous les mystères),

Elle attendra silencieusement le Destin. — N'estu pas, A divine, l'urne du Silence? Ta bouche est une froide rose nocturne.

Jamais je ne tirerai de ta bouche une parole, un gémissement, un soupir. Mais, cette nuit au moins, tu me donneras ton souffle.

Mon lit est une tombe, ô taciturne. Tout est profond dans le profond empire du rêve. Ouvre-toi enfin, ô toi qui es l'urne du Mystère !

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