‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 115 sur 141 · LES MAINS · texte numérisé non relu

LES MAINS

(Strophes de cinq vers.)

Les mains des femmes que nous avons rencontrées une fois, et dans le rêve, et dans la vie : ces mains, ô mon Ame, ces doigts que nous avons serrés une fois, que nous avons effleurés de nos lèvres, et dans le rêve, et dans la vie !

Les unes froides , froides comme des choses mortes, glacées (tout était perdu); ou tièdes et semblables à un velours qui vivrait, semblables aux roses : — roses de quel jardin ignoré ?

D'autres nous ont laissé un parfum si tenace que durant toute une nuit nous eûmes dans le cœur le printemps, et notre chambre solitaire en était si embaumée qu'une forêt d'avril n'est pas plus douce.

D'autres, en qui brûlait peut-être l'ardeur dernière d'un esprit (où es-tu, petite main, désormais intangible, que j'ai trop mollement serrée?;

nous est venu le regret suprême. — 0 toi qui m'aurais aimé, et non en vain !

D'autres nous est venu le désir, ce violent et foudroyant désir qui frappe comme un fouet; et nous avons imaginé des luxures inconnues dans une alcôve, un lent mourir, les veines vidées par cette bouche!

D'autres (ou les mômes?) furent homicides : merveilleuses pour ourdir le mensonge. Tous les baumes de l'Arabie ne pourraient les rendre douces. — Si belles et si perfides, combien périront pour avoir voulu vous baiser!

D'autres (ou les mêmes?), des mains d'albâtre, mais plus puissantes que tous les liens, nous ont donné une fureur jalouse, une colère folle; et finalement nous songeâmes à les couper. (Dans notre rêve, la mutilée est là, debout, et elle fascine.

Dans notre rêve, debout et immobile, elle vit, j l'atroce femme aux mains coupées. Et devant elle rougeoient deux mares de sang; et les mains y sont encore vivantes, sans qu'une seule goutte les j ait souillées.)

Mais d'autres aussi, pareilles aux mains de Marie, ont été comme des hosties saintes. Le diamant

POKMK PARADISIAQUE. 361

y brilla-t-il sur l'annulaire dans les gestes graves de la liturgie? Jamais certes il ne brilla dans les cheveux d'un amant.

D'autres, presque viriles, que nous avons serrées fortement et longuement, ont chassé loin de nous toute peur, toute passion sombre; et nous avons aspiré à la Gloire, et nous avons vu en nous s'illuminer l'œuvre future.

D'autres encore nous ont donné un frisson profond, celui qui n'a pas d'égal. Et alors nous avons senti que dans leur paume frêle elles pouvaient enfermer un monde immense, et tout le Bien et tout le Mal :

Oui, mon Ame, et tout le Bien et tout le Mal.

PAMPHILA

(Sizains.)

Puisque nul amour humain ne contente l'artiste superbe qui ne souffre pas d'ombre étrangère sur sa conquête; puisque la femme est impure et sa plaie éternelle ; puisque aucun ciel ne m'offre encore celle qui n'a jamais été vue;

Aujourd'hui le pouvoir occulte de mon rêve évoque, pour mon dégoût suprême, celle qui fut possédée par tous dans son lit, sur le carrefour où l'immonde besoin attira les hommes de la rame, les soldats ivres, une tourbe inconnue;

Celle qui se livra aux princes et aux ducs dans son lit d'argent, et qui infusa son venin mortel dans le sang le plus riche, et qui colora de fards précieux sa pâleur, et qui couvrit de gemmes sa poitrine, et qui alourdit d'anneaux sa main exsangue :

Possédée par tous, par le mendiant et par le roi,

couverte d'immémoriales caresses, la dernière descendance, ô Hélène, celle dont l'antique mystère enveloppe encore les beautés qu'Ilion vit resplendir au soleil !

C'est celle-là que j'aimerai. Sur ses membres impurs je cueillerai tout le désir terrestre, je connaîtrai tout l'amour du monde; dans ses yeux je poursuivrai des nuées de choses obscures; j'écouterai sous son sein aride battre son cœur profond.

Je baiserai ses mains, ses mains expertes qui touchèrent le menton laineux du pilote revenu de mers ignorées, et qui sillonnèrent de gestes lents les cheveux du jeune homme pensif, tandis qu'errait parmi les grands silences

De la nuit sans lune cette âme égarée dans le rêve ; je baiserai ses mains où les onguents auront créé une surnaturelle blancheur et dont les doigts musiciens firent peut-être, jadis, résonner dans les vents de Lesbos une lyre, sur la natale

Egée, là où les rosiers de Mytilène exhalaient des parfums qu'aimaient les secrètes amies de Sapho à la chevelure de violette; je baiserai sur ses poignets ses veines les plus bleues; de ses lèvres impudiques je tirerai, muet, la parole du désir,

Plus lascive que le baiser; tous les noms les plus doux et les plus ardents qu'elle aura donnés à ses mille amants dans un soupir ou dans un cri, je les apprendrai; je boirai tous les arômes des forêts les plus lointaines, goutte à goutte, distillés dans sa liquide haleine.

Dans ses yeux je poursuivrai des nuées de choses obscures; j'écouterai sous son sein aride battre son cœur profond. Et je l'aimerai! Sur ses membres impurs je cueillerai tout le désir terrestre, je connaîtrai tout l'amour du monde.

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