‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 118 sur 141 · CONSOLATION · texte numérisé non relu

CONSOLATION

(Quatrains.)

Ne pleure plus. Le fils chéri revient dans ta maison. Il est fatigué de mentir. Viens; sortons. Il est temps que tu refleurisses. Tu es trop blanche ; ton visage est presque un lys.

Viens; sortons. Le jardin abandonné garde encore quelques sentiers pour nous. Je te dirai combien est doux le mystère qui voile certaines choses du passé.

11 reste encore sur les rosiers quelques roses; quelques herbes timides embaument encore. Malgré l'abandon, ces lieux chers souriront encore, si tu souris.

Je te dirai combien est doux le sourire de certaines choses que l'oubli attrista. Qu'éprouveraistu si sous tes pieds la terre fleurissait soudain?

Ce prodige arrivera, quoique nous ne soyons pas en avril. Sortons. Ne te couvre pas la tête. Ce n'est

qu'un paresseux soleil de septembre; et je ne vois pas encore d'argent sur ta tête, et la raie de tes cheveux est encore étroite.

Pourquoi refuses-tu, d'un regard lassé? La mère fait ce que veut le bon fils. Il faut que tu prennes un peu de soleil, un peu de soleil sur ce visage blanc.

Il faut que tu sois forte ; il faut que tu ne penses plus aux mauvaises choses... Si nous allons vers ces rosiers, je parle à voix basse, et ton âme rêve.

Rêve, rêve, ma chère âme! Tout, tout redeviendra comme au temps lointain. Dans ta main pure je mettrai tout mon cœur. Rien n'est encore irréparable.

Rêve, rêve! Je vivrai de ta vie. Simple et profonde sera la vie où je revivrai. La légère hostie qui purifie, je la recevrai de tes doigts.

Rêve : car le temps est venu de rêver. Je te parle. Dis : ton âme me comprend-elle? Vois-tu? Dans l'air flotte et s'allume comme le fantôme d'un avril défunt.

Septembre (dis : ton âme m'écoute-t-elle?) a dans son odeur, dans sa pâleur, je ne sais quoi qui est comme l'odeur et la pâleur d'un printemps désenseveli.

Rêvons, puisque c'est le temps de rêver. Sourions. C'est notre printemps, ceci. A la maison, plus tard, dans la soirée, je veux rouvrir le clavecin et faire de la musique.

Il a si longtemps dormi, le clavecin! Alors il lui manquait une ou deux cordes; une ou deux cordes lui manquent encore. Et l'ébène se souvient des longs doigts exsangues de l'aïeule.

Tandis qu'entre les rideaux décolorés flottera quelque odeur délicate (m'entends-tu?), quelque chose comme un faible parfum de violettes un peu fanées,

Je jouerai quelque vieil air de danse, très vieux, très noble, un peu triste aussi; et le son en sera voilé, assourdi, comme s'il venait de l'autre chambre.

Et puis, je veux composer pour toi seule un chant qui te reposera comme dans un berceau, sur un mètre ancien, mais d'une grâce qui soit aimable et un peu négligée.

Tout redeviendra comme au temps lointain. Mon âme sera simple comme elle l'était; et, quand tu voudras, elle accourra vers toi, légère comme l'eau qui accourt dans le creux de la main.

Page 1