‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 120 sur 141 · UN SOUVENIR · texte numérisé non relu

UN SOUVENIR

(Terza rima.)

Ces yeux surhumains, apparus comme deux phares à mon âme égarée, peut-être les verrai-je s'obscurcir dans le lent oubli.

Peut-être t'oublierai-je, tombée dans les abîmes du Temps, heure fatale où je bus l'ivresse inconnue.

Peut-être perdrai-je la mémoire du mal que vous m'avez fait, ô hommes, et du bien que vous m'avez fait, et de toutes les autres choses

Mortelles ; mais non de vous qui , sur cette lugubre grève, sous ce ciel tumultueux, ô femmes, hurliez comme des hyènes.

Elles hurlaient contre la mer soulevée, plus fort que le mugissement des vagues; elles hurlaient dans la nuit, invisibles, sans jamais de repos.

Et, au milieu de leurs cris ininterrompus, on

entendait par instants des sifflements aigus (Toiseaux qui volaient bas, en bandes.

Cette clameur épouvantait tout le rivage. Vers quel naufrage hurlaient-elles? Dans la nuit, je les entendis, mais je ne les vis pas.

De la nuée sinistre tombaient des gouttes drues, tièdes comme du sang ou comme des larmes. Et il me semblait que, derrière moi,

La clameur répétait un nom, "un nom !

UN REVE (Quatrains.)

Je n'entends point mes pas dans l'allée muette où le Rêve me conduit. C'est l'heure du silence et de la lumière. Le ciel est un voile de perles, partout égal.

De leurs pointes sombres, les cyprès atteignent ce ciel : immobiles, sans gémir; mais ils sont tristes, mais ils sont plus tristes que les cyprès des sépultures.

Le pays d'alentour est inconnu, presque informe, habité par un mystère très ancien où ma pensée se perd, tandis que j'avance dans l'allée muette.

Je n'entends point mes pas. Je suis comme une ombre ; ma douleur est comme une ombre ; ma vie entière est comme une ombre vague, incertaine, indistincte, sans nom.

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