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POUR LA MORT DE L'AMIRAL DE SAINT-BON

23 novembre 1S92.

(Strophes de six vers).

Dieu sauve l'Amiral! Dieu le sauve! Que la Mort, qui passa sur sa tête eu grondant devant le fort de Saint-Georges, attende encore. Qu'elle attende. Ce n'est pas un visage couleur de cendre qu'elle verra enfoncé dans l'oreiller, c'est un sang plus vermeil que l'aurore.

Ce sang, elle le verra resplendir, jailli hors de s veines en un flot impétueux où choira le grand vieillard tout glorieux de blessures. Et ce sera, non un lit, mais le pont du vaisseau-amiral, non des pleurs, mais la vaste clameur de la bataille sur les eaux rougies!

0 Mort, encore une fois regarde le héros dans ses yeux qui te reconnaîtront; mais que ton aile ne

1. Voir, page 437, la note sur les états de service de l'amiral de Saint-Bon, né en terre aujourd'hui française.

touche pas ce front immaculé. Regarde-le, et passe outre. De ton aile sonore il a souvent entendu le vol... Tu l'auras. Sa tombe a déjà sa place sacrée dans la mer.

2â novembre 1892.

(Saphiques).

Peut-être vivra-t-il. Certainement il vivra, si la ferveur d'un peuple anxieux peut donner de la force à un vœu. Oh, puisse-t-il se relever de son mal avec plus de vigueur!

Tout le peuple prie. Le vieillard regarde vers le passé. Le jeune homme, avec un vain désir, offre au mourant sa robuste jeunesse.

Tout le peuple prie. Et sur les navires, le soir, quand s'abaisse le pavillon, les marins, plus graves, adressent à Dieu une prière.

Et les poètes, qu'il aime, — car il aime les rêves purs et les tient cachés dans sa poitrine, — prient pour le héros voué aux futurs hymnes de guerre.

Oh, qu'il vive ! Que son frère le mène pieusement là où déjà un précoce printemps fleurit le rivage ensoleillé ; et que la voix

De la mer clémente lui arrive, à travers la tendre forêt, venue de l'harmonieux rivage courbe comme d'une longue cithare d'or.

Que sa maison soit à l'ombre du palmier, toute tiède et blanche, et sans bruits. Que tout soit propice à sa sereine convalescence.

Que tout rie à sa santé nouvelle. Que le héros, de ses yeux clairs et tranquilles, revienne aux pages aimées de ses poètes.

Que ses yeux, accoutumés aux souffles de l'Aquilon, se fassent doux et humides, à voir dans l'herbe, sous le soleil pâle, poindre, rares, les premières violettes.

25 novembre 1892.

Dieu protège l'Italie!

L'espoir est perdu. Le malheur est sur nous. Il mourra; et peut-être ne verra-t-il pas même l'aube prochaine. Sur Rome tombe comme un froid de peur. Une obscure menace plane dans la nuit obscure.

Dieu protège la Patrie!

XXVI SEPTEMBRE MDGCCXCII

Flotte d'Italie!

Au nom de l'Italie, de Dieu et du Roi, dans notre Foi catholique, Simon de Saint- Ron est mort. Aujourd'hui le Grand Amiral est mort.

Navires à l'ancre; navires armés qui veillez sur notre mer; et vous qui portez aux fils lointains le salut de la Patrie; — et vous aussi, qui êtes immobiles dans les vastes et retentissants arsenaux, tandis que rayonnent sur vous les feux des fournaises profondes où se trempe votre force; — vous tous qu'il aima, qui fûtes son unique amour, que ses grands yeux léonins virent pour la dernière fois fulgurer dans le golfe fortifié où Gènes resplendit (c'étaient d'autres éclairs qu'un rêve avait mis dans son âme héroïque); tous, ô navires, descendez vos pavillons à mi-hampe. Que le marteau cesse de battre le sonore acier neuf; que

les feux s'éteignent dans les arsenaux. Silence et douleur. 11 est mort. Aujourd'hui le Grand Amiral est mort.

Marins d'Italie, juste orgueil de notre sang, élite et fleur d'une jeunesse qui a grandi le long des rivages où nos pères amarraient les hautes galères victorieuses, écoutez, marins d'Italie, vous, notre plus cher espoir! Celui qui seul donnait à vos cœurs une intime confiance en la victoire, Celui qui vous aimait du plus ancien et du plus fort amour, Celui qui, hier encore, passant aux côtés du Roi parmi des cris merveilleux, reconnut dans l'immense voix unanime la puissance des jeunes courages, mais aussi une secrète impatience, — et tacitement, sous les auspices du Soleil, entre le ciel et la mer témoins , Il renouvela pour vous, dans son âme, la promesse trentenaire, — Celui-là est mort. Aujourd'hui le Grand Amiral est mort.

Les Destins Lui ont menti, devant Lissa tonnante. Lorsque, sur son navire déjà déchiré par les obus et tout vermeil de sang, sur le pont encombré de corps mutilés. Il demeura intrépide et sauf, seul dans la tragique ardeur, ne sembla-t-il pas que ce prodige s'accomplissait par un pacte fatal et que désormais II était consacré à la guerre future, à un

carnage plus vaste, à une gloire plus vaste? Ah, non, ce n'était pas sur le lit de tous les jours, entre d'étroites murailles, parmi des gens muets, dans une longue agonie, que devait périr sa fière vieillesse; non, ce n'étaient pas les oreillers inertes que devait presser sa tête sans blessure, ce n'était pas au souffle artificiel que devait s'ouvrir sa bouche impérieuse, accoutumée à l'infaillible commandement dans les tempêtes!

Les Destins Lui ont menti. Mort avec Lui, son rêve git avec Lui dans la bière. Les chevaux funèbres ne traînent-ils pas un poids énorme? Le noir affût, déchargé du bronze de guerre, ne plie-t-il pas sous la grande dépouille mortelle? Avec Lui son rêve descendra dans la tombe. Lentement s'avance vers la paix le char que suivent, muettes, les escortes en armes, sur des rangs égaux. Rome est étonnée comme par une défaite imprévue. Le jour tombe. Et la mer est loin. Mais, rapides, sur la Ville couleur de cendre, dans le crépuscule d'automne passent en troupe les nuées fuyantes, rasant les coupoles, rasant les tours, les cyprès; elles passent et disparaissent, après avoir franchi l'Agro désert; elles courent aux tempêtes, là-bas, vers la mer lointaine.

0 mer, toi seule devais rendre les honneurs

suprêmes à ce héros si pur, Toi seule étais digne de Lui. Dans la pourpre sombre et dans l'or mystique d'un soir de bataille, sur les eaux teintes de pourpre et d'or, en vue des golfes sinueux que regarde l'olivier argenté, en vue des promontoires sauvages où rugissent les bois sur le flot qu'ils dominent, en vue des cimes lointaines, le long des rivages qui dessinent dans la mer la forme pure de la Patrie, c'est là que devait apparaître un grand navire silencieux, avec tous ses pavillons en berne, amenant le cadavre; c'est là qu'il devait, seul dans le soir solennel, apparaître devant le port de guerre, amenant le cadavre. Et voici quelle aurait été l'annonce de la mort :

« Italiens!

» Au nom de l'Italie, de Dieu et du Roi, » après avoir écrasé les forces ennemies, coulé à pic » dans la bataille quinze vaisseaux, fait dix vais- » seaux prisonniers, mis en fuite les autres qui, » réduits au silence et poursuivis de près, mena- » çaient de sombrer; maître enfin de la mer, Simon » de Saint-Bon, déjà blessé à l'heure où le sort du » combat demeurait incertain, mais toujours debout » et admirable, toujours sur le pont du commande- » ment, est tombé dans son sang et dans les plis » du drapeau victorieux. Il est mort. Aujourd'hui

» le Grand Amiral est mort. Selon sa volonté, il » sera enseveli dans la mer. Par droit sacré, les » ancres et les chaînes des dix navires prisonniers » descendront avec Lui dans la mer. »

29 novembre 1892.

« TRIESTE A SON AMIRAL. » (Sur une couronne.)

Et toi, là-bas, qui regardes, regardes sans cesse!

Toi, là-bas, seule sur ton rivage, et qui, dans l'angoisse, regardes à travers la brume grise où pend comme une loque, au sommet de chaque mât, le pavillon odieux; toi qui regardes, la face voilée, en silence, alors qu'au fond de ton coenr éclatent les sanglots !

Toute voilée, en longs habits de deuil, seule sur ton rivage, comme la veuve, comme l'orpheline debout au seuil désert, sans un pleur et sans un^cri, tu regardes à travers ton voile funèbre, et pourtant tu vois loin, très loin, par delà cette mer en laquelle tu crois.

Y crois-tu encore? Le grand espoir n'est-il pas ébranlé dans ton âme fidèle, depuis que s'est refermée la fosse où est descendu sans épée ton Amiral? Malheureuse qui l'appelais sur les eaux à la rescousse, pour ta bouche est prêt un plus dur bâillon.

Insensée qui l'attendais, encore une fois les mains violentes entreront impunément dans le vif de ta chevelure rebelle et te tiendront domptée. Sur la tombe lointaine, sous le ciel de Rome, ta couronne odorante pourrira comme une litière.

Et toi, là-bas, tu regarderas silencieusement.

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