‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 136 sur 141 · IN MEMORIAM · texte numérisé non relu

IN MEMORIAM

(sonnets)

Traduction partielle, faite sur une copie manuscrite de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale de Rome.)

A MA GRAXD'MÈRE

/ will speak to thee...

0, answer me.'...

(Haml., act. I, se. iv.)

Comme elle était belle, ma chère petite vieille, avec ces cheveux d'argent, avec ce sourire plein d'affabilité, qui, parfois, dissimulait une souffrance!

Elle avait dans les yeux une mélancolie douce et pensive; et un sentiment de tacite révérence montait au cœur de quiconque s'arrêtait à considérer son regard profond.

Oh, la revoir, la revoir au moment où elle inclinait sa tète blanche avec un long soupir de douleur,

Et où moi, ému, d'une voix tremblante, je lui disais : « Je t'en prie, grand'mère, ne sois pas triste! » et la serrais tendrement contre mon cœur!

J'étais assis à tes pieds; une de tes mains, brûlante, était dans la mienne; de l'autre, tu me caressais les cheveux; et tu me parlais, comme animée par un mystérieux esprit.

Je restais immobile à t'écouter. Sur les ondes de ta voix ma petite âme fuyait, fuyait vers un monde lointain, à travers une étrange mer de lumière; et tu volais avec moi...

Tout à coup, tu t'interrompis : tu avais les joues rouges et les yeux brillants, la respiration profonde et difficile. Je m'efforçais de refouler mes sanglots

Dans ma gorge. Toi, cependant, tu affectais de sourire, et : « Regarde-moi, disais-tu, regarde-moi : je n'ai plus rien. Ce n'a été qu'un peu de toux. »

Un jour, nous nous promenions dans les allées du petit jardin. Au ciel languissait un de ces doux crépuscules d'automne qui emplissent le cœur de mélancolie.

C'était de mort et de funérailles que me parlaient ces feuilles qui craquaient sur le chemin; et je te regardai au visage. Sous tes lunettes tes yeux pleuraient, o ma grand'mère!

Je sentis alors, ici, dans ma poitrine, un effroi plein d'angoisse; et un no?ud me serra la gorge; et, je ne sais pourquoi, je pensai au cimetière.

« Grand'mère, dis-je, arrêtons-nous, un instant : tu dois être lasse... un peu; mais tout à l'heure tu te sentiras bien, n'est-ce pas? »

C'était une fête de pêchers en fleur, de roses, de jonquilles et de violettes, parmi les chants des hirondelles qui tourbillonnaient entre les rayons dorés d'un jeune soleil.

Je poursuivais en courant les papillons splendides à travers les plates-bandes constellées. Assise, grand'mère sommeillait, et les vents lui chuchotaient je ne sais quelles confidences.

Je m'en aperçus, et je cueillis une brassée de fleurs, et devant elle j'en fis une jonchée, et mon cœur me disait des choses étranges,

Tandis que je pensais à ce mont de Flunire où croît,

gardée par les géants, la blanche fleur qui rend la jeunesse.

L'hiver, tu mettais une petite coiffe, avec des rubans blancs comme ton mince visage; et, tous les soirs, tu travaillais à une dentelle, assise près de la lampe, à côté du guéridon.

Moi, j'apprenais bien vite mon Histoire sainte; et puis je venais m'accroupir à côté de toi, pour t'entendre raconter la fable du Dragon Bleu et celle de Guerrin Meschino.

Et, quand je tombais de sommeil, tu m'accompagnais jusqu'à ma chambre et tu m'endormais sous tes baisers.

Alors dansaient pour mes yeux clos, parmi les fleurs, des choses radieuses et fugaces que je ne reverrai plus.

A Noël, on faisait une petite crèche, avec son Étoile d'argent, avec ses Rois Mages, avec ses Bergers et ses troupeaux, dans une campagne toute blanche de farine.

Le soir, c'était moi qui récitais le petit sermon,

d'une voix de messe chantée: et ma grâce espiègle me valait des caresses et des gAteaux.

Puis, sur le tard, tu m'accompagnais au dodo en me disant : € Cette nuit, qui sait les belles étrennes que l'ange t'apportera? »

Et, tandis que je souriais aux songes, toi, tout doucement, tu venais mettre des bonbons et des petits sous entre mes oreillers.

Hier soir, je m'en allai au lit désolé, le cœur gros et la tète lourde, après m'être bien fatigué sur un livre sans images.

Je fermai très tard les yeux, et je rêvai que je voyais ma petite grand'mère toute lumineuse, avec ses cheveux d'argent, avec son candide sourire de sainte, avec son parler qui tremblait.

Elle me parlait de mille choses chères, de printemps roses, de jardins bleus, d'aubes marines et de mers vertes.

Et, ce matin, quand les canaris, dans leur cage, ont commencé à improviser, mon cœur, à moi aussi, frémissait de chansons aériennes.

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