‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 140 sur 141 · GRAND SOLEIL · texte numérisé non relu

GRAND SOLEIL

(d'après nature) (Hendécasyllabes.)

Déjà mûr, Thermidor est ardent; la campagne étend au loin ses plaines blondes sous la flamme du grand midi silencieux; droite, la route blanche fuit entre les haies brûlées; sur ma tête le vaste azur est sans un nuage; devant mes yeux des champs, des champs, encore des champs. Une troupe de faucons, là-haut, là-haut, passe en tournoyant et disparaît.

Là-bas, là-bas, une charrette grince, chargée de sacs; la jument efflanquée avance à grand'peine, dans un tintement de sonnailles monotones ; le charretier ronfle, couché tout de son long, le chapeau sur la face; et le chien roux marche derrière, poudreux, la langue pendante.

Sur les arbres clairsemés et dans les buissons, la cigale chante la chanson de l'ombre.

Ô mélodieuse habitante de la forêt, qui coules ta vie brève parmi la verdure et la lumière, dans un perpétuel hymne de fête à la Nature, je t'envie du fond

de l'âme! Pour toi les aurores font pleuvoir des rosées célestes; pour toi le soleil prodigue dans les midi rayons bienfaisants et dans les crépuscules ses rires de violette; pour toi le chêne fatidique est hospitalier et mêle à tes concerts les murmures de son épais feuillage. Nul souci ne te talonne : c'est aux hommes que sont réservées les vaines luttes et la douleur. Ta seule crainte est que l'audacieux enfant ne te ravisse au chêne des campagnes et ne tourmente avec son petit doigt cruel ta poitrine musicale.

Voici une fermière industrieuse qui se hâte, la corbeille sur la tête; une fillette à demi nue la suit, haletante, et sourit au veau blanc qui sautille devant elles. La mère me regarde avec ses grands yeux noirs de colombe, et elle passe. Une troupe de faucons, làhaut, là-haut, passe en tournoyant et disparait.

J'ai soif. Le soleil me cuit horriblement le visage. Autour de moi pas un ruisseau qui gazouille, pas un arbre qui m'offre son ombre. Rien!... Droite, la route blanche fuit entre les haies brûlées; sur ma tête, le vaste azur est sans un nuage; devant mes yeux, des champs, des champs, encore des champs.

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