‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 139 sur 141 · PHILOMELA · texte numérisé non relu

PHILOMELA

SOUVENIRS DE L'ADRIATIQUE] (Hexamètres.)

Elle va, elle va chantant, la libre fille de la mer, chantant sous le midi tranquille du grand Messidor. Elle va. Autour de la barque fine les flots exultent avec des murmures et des soupirs qui ressemblent à des préludes d'orchestre, à des symphonies tremblantes de violons, molles, câlines, alanguies, très loin, très loin. Elle va, la barque fine, avec ses petites voiles tendues en bel arc, ses voiles toutes blanches où rit le soleil d'or; elle va doucement; une divine ivresse d'azur brille autour d'elle ; là-haut, diaphane, léger comme un velarium, un nuage vogue, poussé aussi par le vent; et il semble rire, et il semble que son rire dise : « 0 voile ma sœur, à nous les empires infinis du soleil d'or et les suaves haleines de Zéphyr, à nous jusqu'au jour où, dissous, je coulerai dans le sein fécond de Gea, et où tu descendras dans les abîmes neptuniens pour y dormir entre les algues et les coraux. Vite, ô voile ma sœur, volons, volons volons! »

Elle va, elle va chantant, la libre fille de la mer; elle

va, et sa luisante chevelure, noire comme le corbeau, rebelle aux épingles, encombre son cou de déesse et son front virginal et ses beaux yeux sereins; son sein Henri, comprimé dans le corsage de pourpre, n'en a qu'un plus beau et plus provocant relief. Elle va chantant, chantant aux paisibles brises marines, avec des trilles d'alouelte, avec des roulades de rossignol; et les hirondelles qui passent en troupes dans les cieux lui répondent, et aussi les flots qui semblent rouler des paillettes d'argent, et aussi, sur les grands ormes lointains, les rauques cigales; et les grèves résonnent à perte de vue, toutes jaunes de soleil. Elle va, se berçant en d'heureux songes d'amour; elle sourit et elle chante. Elle chante les hymnes harmonieux de la jeunesse : elle chante des hymnes de joie, la libre fille de la mer.

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