LE LIVRE D IS.VOTTA
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Les rêves ne me tenaient pas en leur puissance : car, dans une clairière, la Belle me dit : « Sentezvous la suave odeur de violettes qui arrive par bouffées? »
Sur les vents frais arrivait une odeur de violettes, suave et forte: autour de nous tremblaient les arbres rajeunis; et les branches, grêles et tordues, ouvraient au soleil leurs bourgeons; et les fourrés d'arbrisseaux verdoyaient, ondoyant dans l'air à chaque souffle comme de vertes chevelures. Et les nymphes mortes semblaient revivre, et Pan semblait revenu en ce monde, et toutes les déités du temps passé semblaient ressuscitées enfin, mais telles qu'un jour les vit Botticelli vagabondant sur les collines de Fiesole.
Elle dit : « Cherchons les violettes dans l'herbe : elles ne se cachent pas loin d'ici. » (O fleurs qui m'avez donné cette joie, je célèbre vos louanges !)
Je sautai à terre; et elle, aussi d'un saut, vint sur ma poitrine, en riant. Dans la brise se propagèrent
les rires frais, au milieu du profond silence; et le genêt hennit vers sa douce maîtresse. Alors, sur la piste odorante, nous nous mîmes à quêter dans le jeune bois. Penchés vers le sol herbu, sans rien dire, nous étions tout occupés à ce jeu délicieux. Près de là, nous entendions les chevaux paître et parfois, d impatience, secouer les arçons en s'ébrouant.
Sur la verdure pleuvait le soleil de mars, affaibli, parce qu'il soutenait avec les branches une allègre lutte. Et les mains d'Isaotta disparaissaient dans la verdure, par instants.
0 mains belles, ô mains blanches et pures comme des hosties eucharistiques, douces aux affligés, prodigues, plus royales qu'au temps joyeux des aventures ! 0 mains dont la charité infinie sut guérir notre lâche cœur qui saignait et nos plaies mortelles et toutes nos misères; mains qui ouvrîtes à notre tourment les portes d'or des beaux rêves et qui, dans une coupe d'or, offrîtes à notre ardeur aveugle et violente le vin de la sérénité! O blanches mains, ô lys spirituels, entre les violettes, dans la lumière caressante !
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Nous reprîmes la route, avec nos genêts plus fringants et plus allègres. Ils avaient hâte de galoper; ils teignaient le mors d'une bave chaude et piaffaient.
Maintenant, devant nos yeux, la forêt grave et mystérieuse dressait plus haut vers le ciel ses troncs et ses ramures, et, composant une longue aile de cloîtres, se transformait en vaste nef, telle une cathédrale, ou s'élargissait en hautes clairières. Elle avait de sourdes rumeurs. Ma compagne me dit : < N"est-ce pas un semblable sentier qui mène au doux lieu où la Belle, attendant le Chevalier, dort ensevelie dans sa blonde chevelure qui a poussé durant mille printemps? » A quoi je souris. Et elle : « Quels amours rêve-t-elle dans son âme, en l'attendant? »
« Elle ne rêve pas, » lui dis-je. Et ma compagne : « Je sais qu'un jour le prince vint chasser de ces chers yeux l'enchantement, et qu'à genoux il baisa la main incomparable, avec des supplications.
» Il parla de trésors et de châteaux, de terres sans limites, d'hommages et de délices sans nom. La Belle lui sourit d'un limpide sourire, disant : « Vous me faites grand honneur, messire. Mais » pourtant, au lever de l'aube, vous plierez bagage » et retournerez sur vos pas. Autres sont les » domaines où j'ai régné! J'avais pour esclaves les » astres en longues troupes; et, dans ce royaume. » j'ai célébré les fêtes des sons, des couleurs et des » formes. » Elle dit, et de nouveau elle sourit, et elle s'abîma dans son ample chevelure comme dans un gouffre. »
Le mystère fabuleux où la forêt était plongée, et cette voix humaine qui donnait la vie à une vaine ombre, et cette lumière caressante
Enveloppaient mes sens d'une telle magie que je croyais entendre un son rauque de cor dans le lointain, et voir au milieu de la route, hauts et blancs, des cerfs sortir du fourré avec une haute croix de feu sur le front. Les arbres produisaient des jeux étranges de lumières. L'un, sous les rayons, semblait engendrer des émeraudes; l'autre, lancer d'entre les ronces épineuses un serpent aux anneaux mal enroulés. Ma Dame me dit :
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<( En ce lieu, jadis, Elaï se rencontra avec Astioque, le roi qui faisait la sieste en poétisant. »
Ce roi faisait la sieste sous la pommeraie qui, dans sa saison, resplendissait comme un trésor. Autour de lui, de temps en temps, les lourds fruits d'or tombaient sur le sol.
Ils répandaient dans l'air, aux alentours, une fragrance de miel si réjouissante qu'elle allait jusqu'au cœur comme un vin de roses. Et le bon Astioque, parmi cette abondance des fruits, l'âme pleine d'une profonde douceur, se mit à louer dans un poème les vertus cachées de la terre. Il était arrivé à la seconde canzone lorsque, sans nulle crainte, il aperçut Elaï. Celui-ci, tel un roi de Trébizonde, avait la tète ceinte d'un diadème et la poitrine parée de pierres précieuses qui triomphaient du jour par leur éclat.
Elaï lui demanda : « Veux-tu, sire de Brolangie, élever ton trône sur toute la terre? » Et le roi :
« Oui, certes, je le veux bien! Donne-moi tes ordres, afin que je les exécute. »
« Lève-toi donc de l'ombre et t'achemine, par le sentier que je t'indique, jusqu'à ce que tu parviennes au bord du ruisseau où, un jour, la fée Vigorine reposa son corps agile et beau sur la couche fleurie des herbes, et où elle mit dans la tige verte d'un lys encore captif, comme dans un doigt, le magique anneau qui flamboyait plus fort qu'un feu ardent, et où elle rêva mieux que sur un lit de satin, au murmure fugitif des ondes. Or donc il faut que tu retires de la tige flexible le précieux trésor, là où je t'envoie. »
Vite le roi musicien se leva; et il partit d'un pied léger à la recherche du bienheureux lys. Et à l'ancienne couche de Vigorine il arriva tout tremblant.
Il vit la tige et vit aussi l'anneau ; et la tige, dans le petit cercle d'or, ressemblait au doigt fragile et mortel d'une nymphe changée en arbuste. Mais, à cette vue, Astioque n'eut pas le cœur de mettre sa royale main sur l'anneau fatal, parce
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que, depuis le temps où les herbes avaient offert à Vigorine leur lit de fleurs, le lys, s'étant épanoui à la divine lumière, n'était plus clos dans son calice; et le roi, pour enlever la pierre alabandine, aurait été obligé de briser ce lys virginal qui riait au soleil, palpitant d'une si douce vie.
Tel fut le récit de ma conteuse. Et il me sembla qu'un enchantement émanait de ce lent parler et ensorcelait toute la forêt.
Lorsqu'elle se tut. le frémissement de sa voix laissa au fond de mon cœur une vibration si forte que je demeurai absorbé dans mon délice, repensant au bon Astioque. « Et si, sur la rive d'or, le lys d'Elaï était encore vivant? Si la fée Vigorine se promenait encore dans les sentiers? » me demandât-elle. Car, non loin de là, elle entendait de sourds et légers murmures d'eaux qui dévalaient dans l'ombre natale, et elle voyait croître les mystères aux détours du chemin tortueux. C'est pourquoi nous donnâmes de l'éperon et poussâmes en avant.
La fontaine était sur une petite éminence couronnée d'yeuses touffues et de myrtes. D'entre les rochers jaillissaient, palpitants, les esprits de la fontaine.
Xon, jamais lyre bistonienne n'eut des accords aussi doux que le feuillage remué par le vent sur le berceau des belles eaux, et jamais ne fut aussi clair le lit d'Argyre, ni non plus la source d'argent où, par la volonté de Jupiter, Hermaphrodite dut s'unir à la nymphe. L'onde était partagée en ruisseaux par les rocs de la colline, en plus de cent ruisseaux qui miroitaient sur les cailloux fins et polis, avec un chatoiement d'escarboucles, de topazes et de chrysoprases. Etonnés, nous admirâmes; et en nous naquit un désir de boire... 0 fontaine, je t'enguirlande!
Je t'enguirlande, ô fontaine où, ce jour-là, il me sembla boire dans une coupe d'hyacinthe le sang d'une déesse, sang qui coula jusqu'à mon cœur et le combla de joie.
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PS'ous descendîmes sur la rive plane; et si doux fui le geste d'Isaotta pour appliquer à un filet d'eau la fleur de sa bouche, et si frais, si vermeil, si vif fut le rire de cette fleur qui s'ouvrait au milieu de Tonde rompue, que j'eus peine à retenir un cri et que sur cette bouche pleine j'imprimai avidement mille et mille baisers. Elle riait... Ah, cette lutte de baisers qui tombaient sonores et drus, et qui se mêlaient aux eaux! Ah, dans la spacieuse grotte chère aux nymphes, ces murmures étouffés des eaux et ces rires de ma sirène! Nous bûmes et nous échangeâmes des baisers, nous attardant là.
Or quel philtre inconnu ai-je bu sans le savoir? Était-ce dans sa bouche, était-ce dans les eaux que résidait la vertu à laquelle succombèrent tous mes sens embrasés d'amour?
Je ne sais. Mais, quand nous sortîmes de la grotte sur les prairies féodales où le beau fleuve rassemble ses trésors, il me sembla que je chevauchais à une joute, et que la fortune me souriait par ces fatales prunelles, et que dans la lune étaient conservées au fond d'une urne de diamant mes royales destinées. C'est pourquoi, heureux, nous
nous abandonnâmes au Soleil tiède et pâle, et à l'ardeur de nos chevaux, et aux vents natals; et nous mêlâmes nos deux vies, et nous renaquîmes à une vie plus forte qui s'ouvrait pour nous, radieuse.