‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 41 sur 141 · BALLADE DES FEMMES SUR LE FLEUVE · texte numérisé non relu

BALLADE DES FEMMES SUR LE FLEUVE

Les riches marchands d'Alexandrie, parfumés d'hysope et de cinnamome, sur la rivière de Canope buvaient dans des calices de lotus les vins rosés.

Nous aussi, le long du fleuve où nous nous attardâmes de si doux instants à chercher sur notre chemin la grappe tardive, nous naviguons pour notre plaisir, en compagnie de musiciens qui emplissent de chants le rivage. Tout le rivage fuyant s'illumine à la splendeur vermeille de notre barque. Et toi, rieuse, avec la corolle d'un lys, tu effleures les belles eaux scintillantes. Ta main légère crée des rubis limpides.

Les nobles dames qui, sur de moindres esquifs, te font en grande liesse une allègre cour, se hâtent de suivre ton exemple et caressent les eaux d'or

avec les blanches fleurs, en riant aux éclats. Toutes, en même temps, boivent au lumineux Vesper, enivrées comme si, des royaumes de la mort, Bacchus, avait changé les ondes en vin de Chio. A l'entour résonnent les joyeux rebecs.

Ainsi vas-tu, charmante Primevère, naviguant au crépuscule sur le fleuve nourricier d'où naquit Amour; et les lys traînés derrière la barque revêtent des formes, dans le soir incertain. Peut-être sont-ce les nymphes qui descendent au Latamon par les berges écroulées? Peut-être celte île, pleine de femmes et de chansons, est-elle la belle île de Gythère? Et toi, n'es-tu pas une déesse dans ses domaines?

C'est ici l'île belle; mais pourtant ce n'est pas l'Ile de Vénus. Elle appartient à Isaotta, Isaotta Blanches-Mains, qui règne sur cette Brolangie verte et ensoleillée où des reines clémentes et sereines vécurent de longs jours, en des temps très anciens, et aimèrent à poétiser. Ici on n'entend chanter ni Bacchylide, ni Sapho, ni Alcée de Mytilène. Mais on y entend les luths florentins.

O musiciens, touchez vos instruments avec plus de douceur : car à la cime des lauriers est la lune nouvelle. Chantez, ô nobles dames, vous à qui la

LE LIVRE D ISAOTTA. 135

rime fleurit en amoureux attraits sur la bouche mignonne; de sorte que, si, par hasard, du haut de la colline, les gens entendent musiques et chansons, ils disent, en voyant des torches : « Est-ce Brisenne qui revient à ses fêtes? »

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