MADRIGAUX DES SONGES
ô bel enfant Août, roi du bois, ô chéri du Soleil, ô toi dont la chevelure est d'or, toi qui fais un trésor de chaque jardin,
Est-ce ta voix que j'entends? Je la reconnais bien. Sur ma joue je sens ta chaude haleine; je bois le murmure liquide du vent;
Je regarde dans le ciel voguer de hauts navires d'argent que gouvernent les Songes, pilotes ivres. Dois-je m'en aller avec eux à l'aventure vers des rivages inconnus?
La lune qui pendait au ciel heureux comme pend de la branche un fruit rose, était presque pour mes lèvres une tentation.
Vers le ciel, le long des paradis, se dressaient des
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arbres immenses; les ombres fleurissaient; le flot était suave: les vents élyséens étaient embaumés.
Sur notre tête l'Heure ne fuyait pas; la grande loi du Temps était abolie. Ma compagne resplendissait d'une immortelle Aurore, et je buvais la Vie à ses chers yeux.
Dans ses deux mains levées elle portait une grande lyre; et, comme elle marchait à rencontre du soleil, son visage resplendissait entre les cordes.
Tous les Vents chantaient : « Laudate! Voici que retourne au Père la divine enfant. » Et, en chantant, ils mouraient sur sa trace.
Le Soleil rayonnait d'émerveillement, à voir ainsi remonter son unique fille.
TRIOMPHE D'ISAOTTA
(Ballade à la manière de Laurent de Médicis.)
Elle revient dans la fleur de sa jeunesse, Isaotta Blanches-Mains. Elle dit : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Elle revient à ces jardins printaniers avec un beau port de déesse. Ses pieds blancs et agiles vont sur le chemin jonché de fleurs. Les Heures tiennent compagnie à la blonde Blanches-Mains. Elles disent : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Les Heures étaient en grande tristesse avant que tu apparusses, Soleil. Enlacées, elles dansent de joie, et sur leurs longues chevelures elles ont une guirlande de narcisses. Elles portent à la main des lys rouges. Elles disent : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Suit Zéphyr au cou pur, à la joue rose, beau comme Apollon cynthien parmi les lauriers d'Eu-
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rotas, ou comme Endymion dans une forêt inconnue. De la main il sème des roses. Il dit : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Suivent les autres Vents câlins, qui portent des fleurs dans leur bouche. Ils forment de belles Ggures pour une danse et vont semant de la poudre d'or; et à la blonde Blanches-Mains ils disent en chœur : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Puis viennent les Amants, ceux qu'étreint une vieille peine. Ils rient, pâles de visage. Là est Paris avec Hélène; là est la belle Polyxène, Analide et le bon Ivan. Ils disent : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Là est Genièvre, la reine qui fut déesse de subtil amour; là sont Rosenne et Lavine; là, Flor et Blancheflor, Tarsie et le prince Antigonor, messire Arec et le bon Tristan. Ils disent : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Là sont aussi la Dame du Lac, Oriane et Amadis, et Bersende au cœur gentil, Brandimarte et Flcurdelys, et Artus qui, sur^la Tamise, fut jadis cheva-
lier parfait. Ils disent : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
Et viennent encore les Amants, ceux que délecte la musique des rimes : Monna Vanna etCavalcanti, et Boccace et la Fiammetta, et la belle Simonetta que chanta le Politien. Ils disent : « Tout au monde est vain. En Famour seul il y a douceur! »
Marguerite de Navarre, au milieu d'une cour de poètes, devise en son libre style sur de nouveaux et joyeux cas d'amour, comme autrefois, parmi les roseraies, dans le profane heptaméron. Elle dit : « Tout au monde est vain. En Famour seul il y a douceur. »
Ainsi s'avance le Triomphe du retour. Des fleurs éclosent, des chants s'élèvent, des eaux vives jaillissent de toutes parts dans le noble séjour. Une voix court à travers la plaine. Elle dit : « Tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur! »
La Mort ferme le grand cortège, non la déesse des cimetières, mais une fraîche et robuste femme qui a pour charmants écuyers les Songes et les Plaisirs à la noble figure païenne. Elle dit : « Tout au monde est vain. En Famour seul il y a douceur! »
LE LIVRE I) [SAOTTA. 1 il
Le dieu boit clans la coupe ornée la liqueur ambrosiaque. Que l'homme boive aux lèvres de l'aimée le vin d'amour. Que, telle une rose fleurie, le cœur humain s'ouvre à la joie, puisque tout au monde est vain. En l'amour seul il y a douceur.
Elle revient dans la fleur de la jeunesse, Isaotla Blanches-Mains.
EPODE
(Sonnet.)
Au poêle Jean Marradi
A quoi sert-il, ami, de méditer en son âme profonde sur les incertaines destinées de l'homme, et de pleurer le temps, et d'obscurcir par de vaines mélancolies la féconde déesse Terre?
Nous avons ici Genièvre et la blonde Isaotta, nous avons les pins et les fontaines, nous avons les joutes, les combats et les torrents, et les forêts et les landes, et les rois de Trébizonde!
Ce qu'il faut, c'est boire à pleine gorge aux ruisseaux du chant, et cueillir des roses, et mordre à tous les fruits suaves.
Ô poète, divine est la Parole; dans la pure Beauté le ciel a mis toute notre joie; et le Vers est tout.
[1885-1888.] (mètres divers)
(Traduction partielle, faite sur l'édition de 1890.)
« Veux-tu combattre ?
tuer? voir des fleuves de sang?
de grands monceaux d'or? des troupeaux de femmes captives ? des esclaves ? d'autres proies, d'autres proies encore ? Veux-tu faire vivre un marbre? ériger un temple? composer un hymne immortel? Veux-tu (écoute-moi, jeune: homme, écoute-moi) veux-tu divinement aimer? »