‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 5 sur 141 · CHANT DE L'HOTESSE · texte numérisé non relu

CHANT DE L'HOTESSE

(Alcaïques.)

A la mer, à la mer, ô mon Hôtesse, à la libre mer, à l'Adriatique verte et embaumée, à la mer des poètes, à la déesse présente qui trempe mes nerfs et mes chansons!

Du sel infécond surgissent, toutes fraîches, les aubes de juin; des frissons et des palpitations rident les eaux; les forêts en fleur chantent dans le vent,

Chantent dans le vent des épithalames. O mon Hôtesse, entends-tu? Sous les écorces, elles sentent monter par toutes leurs fibres la sève conquérante;

Elles sentent éclater au cœur des bourgeons la force vive des branches, sentent l'âme des pollens descendre des anthères au fond des ovules;

Et, heureuses de toutes les joies de la verdure, voilà qu'elles jettent des nuées d'effluves dans les

CHAXT NOUVEAU. 29

aurores. Ah, les chansons merveilleuses que répond la mer!

11 convient de tendre les bras sur la mer et, les yeux'tournés vers le soleil, de tirer des présages; il convient, ô mon Hôtesse, de rendre la mer et le soleil propices à notre amour.

« Souris, ô soleil! Nous aussi, ton pouvoir sacré nous a pénétrés dans toutes les artères. Nous sommes deux troncs vierges qui entrelacent leurs rameaux fleuris.

» Souris-moi, ô mer maternelle, avec l'amour, avec la gloire, avec toutes les mélodies : car je t'amène une nouvelle adorante! »

(Asclépiades.) Veux-tu. ô ma douce Hôtesse (toi dont la virginité eut un jour pour miroir les eaux de rAffrico). veux-tu dans le sonnet de Cino entendre tes louanges?

Ou veux-tu que dans le distique frémissent, vivants, tes libres cheveux et flottent les senteurs des bois où tu m'accompagnes, légère comme une antilope?

Veux-tu (toi que les crépuscules de Fiésole couronnèrent de nimbes d'or!) veux-tu que j'entonne la canzone constellée par les larmes de Pétrarque?

Ou que le mètre alcaïque jaillisse de mon âme éprise de la mer, et que l'agile strophe d'Asclépiade persécute tes rêves?

(Asclépiades.) Telle, quand les jeunes rayons allument sur les eaux dormantes des danses dorées, la valisnérie. dans la profondeur, sent le dieu et frissonne ;

Et les fleurs femelles, avides, émergent sur les spirales volubiles, offrant aux pollens, aux brises, au soleil, leurs luxurieux calices :

Les noces rient; les zéphyrs favorables chantent le long de Tétang sauvage; mais les fleurs mâles, attristées, flottent au soleil ;

Tel, du fond de mon âme, à travers l'éclat gemmé de tes pupilles, monte avec une impétuosité de jeunesse neuve mon désir;

Et vers ton souple flanc d'antilope je tends les

bras, et vers ta bouche frémissante, haletant d'amour, je tends ma bouche frémissante :

Les baisers résonnent; de longs frissons courent par toutes mes veines; mais à tes pieds, raidies, tombent les strophes aux ailes coupées.

(Alcaïques.) Que pour toi germe l'églogue, durant les loisirs de l'après-midi, parmi le sel des vents marins, parmi les trilles, dans une forêt d'orangers en

Heur;

- Que pour toi les fruits d'or guignent à travers la sombre verdure; que sur l'Adriatique lointaine se perde un essaim de voiles rouges; que les rivages se taisent,

0 mon Hôtesse, et que sur tes joues pâles je voie la fleur rosée du désir déclore soudain ses calices et dans tes yeux fauves rire le soleil;

Que je voie s'ouvrir ta bouche, semblable à un fruit succulent... Oh, quel délice, de sentir fondre dans un baiser infini cette pulpe fraîche et suave!

(Alcaïques.) Les eaux dorment sous la pleine lune de juin. Les grands écueils luisent, enserrant dans la roche muette la vie inconnue de la mer.

Des nuées, vastes comme des couches nuptiales, sont suspendues au haut du ciel; elles attendent des amants divins. Ne sens-tu pas, ô mon Hôtesse, la divine odeur de la mer?

N'entends-tu pas? Les eaux réveillées apportent un long1 frémissement; dans la brise l'aile d'un chant palpite. Cette nuit, les sirènes chantent sur la mer.

Pour quel navire égaré chantent-elles? Quelle proue attirent-elles au péril de leur chant? Les marins sont pâles, quand les sirènes chantent sur la mer.

Écoute, écoute ! Lentement s'épand la périlleuse musique; les essaims des rêves accourent. Ne bois-tu pas, ô mon Hôtesse, la divine odeur de la mer?

(Élégiambiques.) Des jardins s'envolent les senteurs des roses, des cordes s'envolent les notes de l'amour, s'envolent au loin, dans la nuit profonde, pleine d'enchantements.

L'âpre vin de la jeunesse brille et s'allume dans les artères humaines; par instants, la brise apporte une voluptueuse tiédeur d'haleines féminines.

Les eaux expirent sur les rivages solitaires; des jardins s'envolent les senteurs des roses, des cordes s'envolent les notes de l'amour, au loin, avec les étoiles filantes.

(Élégiambiques.) 0 faux de la lune décroissante qui luis sur les eaux désertes, ô faux d'argent, quelle moisson de rêves ondule ici-bas sous ta douce clarté!

Brèves aspirations de feuilles, soupirs de fleurs s exhalent du bois vers la mer; pas un chant, pas un cri, pas un son ne traverse le vaste silence.

Oppressé d'amour, de volupté, le peuple des vivants s'endort... 0 faux décroissante, quelle moisson de rêves ondule ici-bas sous ta douce clarté!

(Élégiambiques.) Les vagues odorantes se brisent au rivage avec une faible musique; les Ourses scintillent dans le ciel profond ; un filet de lune vient de se coucher sur la mer.

Par instants m'arrivent des aires lointaines les chants apportés par la brise ; les Ourses scintillent dans le ciel profond; non loin d'elles est le Bouvier qui les a guidées dans le ciel.

La lente respiration de la forêt emplit les pauses de la mer; les Ourses scintillent dans le ciel profond, et aussi le Cygne qu'aima la noble Thestiade.

Un frisson court; mes veines sont envahies par un froid divin... Les Ourses pâlissent dans le ciel profond : c'est l'indice que déjà l'aube s'est éveillée.

(Élégiambiques.) Les fraîches brises du matin entrent dans la forêt; avec les odeurs salées, des frissons et des murmures courent à travers le calme immense du ciel sans lune.

Quelle est, à l'extrême horizon, cette vague clarté d'ambre qui se propage? Comme la mer tremble doucement! Elle dort. Est-ce à mon amour, aube, que tu ris? à ses derniers rêves?

Tu ris. Les rêves matinaux qui lui fleurissent au cœur, moi, dans ton rire, aube, je les vois sur la mer comme de blanches troupes de nautiles.

(Alcaïques.) Le sommeil me tenait. Je ne sentais plus dans mes cheveux la caresse de tes doigts d'or, ni sur mon visage renversé ta douce haleine.

Mais je sentais bien par tout mon être une vertu inconnue. Il me semblait que dans mon sommeil mes jeunes cheveux croissaient, touffus comme un buisson.

Par tous mes muscles je sentais s'enchevêtrer mes nerfs qui, devenus racines et fibrilles, suçaient, avec avidité le sang de mes veines,

Et, du fond de mon cœur, là où bouillonne la vie, monter par la tige nouvelle, impétueusement, la sève tiède et vermeille qui soudain atteignait les plus hautes cimes.

Alors, dans le soleil, tout à coup jaillit des bourgeons roses l'aimable enfance des branches, et des branches jaillirent les feuilles, les fleurs :

De luisantes feuilles, d'admirables fleurs, d'amples corolles de pourpre qui, ardentes, exhalaient un parfum, comme des urnes pleines de feu et d'aromates.

Ces feuilles, ces fleurs étranges jaillirent par milliers. L'arbre divin étendait dans l'air immobile sa puissance jamais vue;

Il étendait sur ta tête son ombre chargée d'effluve* ; et toi, la buvant, ivre à demi, tu chantais dans le religieux silence un chant jamais entendu.

Tu chantais comme dans un mythe, couronnée d'or. Mes calices de pourpre s'emplissaient de ta voix comme d'une rosée.

Ivre, tu chantais les métamorphoses mystérieuses. Et moi. dans mon fleurir, j'oubliais les destins de l'homme et toutes les choses mortelles.

Et le chant et la fleur, double prodige, grandissaient, atteignaient le sommet des cieux... Ah, toute la joie du monde dans ton chanter, dans mon fleurir '.

(Alcaïques.) Chante la joie ! Je veux te couronner de toutes les fleurs, pour que tu célèbres la joie, la joie, la joie, cette magnifique donatrice !

Chante l'immense joie de vivre, d'être fort, d'être jeune, de mordre aux fruits terrestres avec de fortes et blanches dents voraces,

De porter ses mains audacieuses et cupides sur toutes les douces choses tangibles, de bander l'arc contre toutes les proies nouvelles que guette le désir,

Et d'écouter toutes les musiques, et de regarder avec des yeux de flamme la divine face du monde, comme l'amant regarde l'aimée,

Et d'adorer toutes les formes fugitives, tous les contours évanescents, toutes les images éphémères, toutes les grâces fragiles, toutes les apparences qu'offre l'heure brève.

Chante la joie! Loin de notre âme la douleur, vêtement de cendre! C'est un misérable esclave, celui qui fait de la douleur son vêtement.

A toi la joie, ô mon Hôtesse! Je veux te revêtir de la plus rouge des pourpres, dussé-je en teindre la soie avec le sang de mes veines.

Je veux te couronner de toutes les fleurs, afin que, transfigurée, tu célèbres la joie, la joie, la joie, cette invincible créatrice!

(Alcaïques.) Qu'il est doux de goûter l'ombre et la fraîcheur sous les cerisiers ! Au loin s'étendent la jaune aridité des grèves et la mer flamboyante qui tremble au soleil de juin.

Autour de nous et loin de nous Midi règne dans les solitudes, implacable despote, tandis que sur les horizons errent des brumes violettes.

Qu'il est doux de goûter l'ombre et la fraîcheur sous les cerisiers! Les branches plient sous le poids des fruits vermeils qui semblent presque tinter.

Les branches crépitent au heurt rythmique de l'escarpolette qui se balance; et notre double amour se berce parmi les jeux du soleil, avec une âme enfantine.

Les branches ont de petits craquements de fibres rompues; les fruits pleurent purpurins; le soleil darde entre le feuillage ses flèches d'or.

Mais tu n'as pas peur. Tu ris, intrépide. Dans l'oscillation, ta chevelure dénouée palpite; et voici qu'elle me revêt comme une tunique prodigieuse.

Ta chevelure dénouée me revêt tout entier : je sens vivre sur ma chair ses fils innombrables, et chacun d'eux a comme un frémissement d'aile.

« Plus haut! Plus haut! C'est le ciel que je veux atteindre avec toi, c'est la nuée profonde que je veux avoir pour couche. » Tu ris, tu ris, intrépide : tu n'as pas peur.

Les bras nus enlacés à mes robustes épaules, sous la grêle de pourpre et sous les traits du soleil, tu ris, intrépide; tu n'as pas peur.

Et tu ris, tu ris : sous la force de tes blanches dents jaillit le suc des fruits gonflés qu'elles pressent, et cette liqueur voluptueuse,

Je la suce dans mes baisers... O suprême délice! La mer, le soleil, les arbres, les fruits, une chevelure, l'amour, la jeunesse, flamme du monde,

Et les sourires féminins qui tintent comme le cristal, et les pointes rosées d'un sein, et les gestes gracieux, et une musique de paroles,

Toutes ces choses, divines apparences, créent la parfaite joie que les hommes connurent sous tes cieux antiques, ô Hellade, et que nous connûmes,

Nous aussi, au temps où, dans une île harmonieuse de l'Archipel, mon amie se nommait Ioessa et où je me nommais Dorion ,

Au temps où Tune offrait en ex-voto à Vénus Cyprienne son miroir, sa ceinture, son peigne, et où l'autre consacrait à Apollon Délien son filet, son arc, sa lyre.

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(Distiques.)

La citharède Eunomos de Locres consacra au dieu de Delphes une cigale en bronze ciselé.

Il y avait un concours de cithare. Et le rival d'Eunomos, Spartis, était là, prêt; et les juges

Etaient là, qui, attentifs, offraient leurs délicates oreilles au docte son, graves de visage, assis.

Déjà haut, le soleil dardait sur le rouge velarium, tandis qu'au loin, bleuâtre entre les oliviers sauvages, rayonnait la Mer.

Dans cette lumière divine, l'épreuve phœbéenne était plus solennelle, et les cœurs des rivaux tremblaient.

Au moment où résonna la cithare de Locres sous la morsure du plectre d'or, une corde se rompit avec un sifflement.

Tout entier Eunomos se couvrit de pâleur, craignant que la juste note ne manquât au plein accord

Pour les délicates oreilles des juges. Mais voilà que sur le chevalet de l'instrument, sur la clef déserte,

Vint se poser une cigale mélodieuse, ivre de rosée, qui donna le son parfait de la corde absente.

Entonnant tout à coup sur le mode éolien, de sa voix agreste qui jusqu'alors avait été la joie des bocages!

Grâce à un tel secours, la citharède Eunomos, en présence des juges illustres, fut vainqueur dans la belle épreuve.

C'est pourquoi, ô Roi Apollon, dieu à l'arc d'argent, fils immortel de Latone, Eunomos couronné

Voulut t'honorer à Delphes en t'offrant sur une cithare ciselée clans le plus riche bronze sa cigale.

A moi, ô dieu, ce n'est pas seulement, comme à cet homme de Locres, la septième corde qui s'est rompue tout à coup en sifflant.

Sous le plectre, toutes mes cordes se sont rompues; au chevalet d'ivoire toutes les clefs restent veuves;

Los boyaux pendent, entortillés ; entre les grandes cornes lunées, l'araignée file dans l'espace vide.

C'est ainsi, ô dieu de Sminthe, que ma pectis, offerte sur le tronc insigne de ton laurier, apparaît comme une écaille inutile.

Mais, à l'heure où tes chevaux, de leurs encolures ardentes, atteignent le sommet du ciel, ô Phébus, cocher chevelu,

(Le bois respire, anxieux; dans le lointain resplendissent les golfes qui ressemblent à la courbe divine de ton arc),

Viennent les cigales qui burent à l'aube une goutte de céleste rosée et qui en sont ivres encore ;

Elle viennent sur cette lyre inanimée, s'y posent, et, de dessous leurs ailes merveilleuses, elles versent des ruisseaux

De mélodie dans l'écaillé concave, si bien que jamais le plectre n'en tira de plus suaves accords,

Que jamais, ni sur les terres, ni sur les eaux, ni sur nos chères pensées ne s'épandit avec la musique une sérénité plus pure.

C'est pourquoi je souris cTEunomos, ô Cynthée : car mon cœur ne tremble pas dans ma poitrine comme celui du citharède.

Cette musique continue apaise mon âme contente de son silence, riche de ses pensées,

Pareille à une belle trirème ancrée dans un port et revenue de son périple avec un chargement précieux.

[1883.] (mètres divers)

(Traduction partielle, faite sur l'édition définitive de 1896.)

Letifera cxpcricns gaudia..

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