‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 64 sur 141 · LA POMME · texte numérisé non relu

LA POMME

(ïambes.)

Les fruits pendent, mûris à la rose chaleur du soleil, et ils tremblent, intacts encore : car ils consacrent à Hébé leur intime douceur.

Ils sont vermeils, alourdissent les branches de leur poids et de leur nombre; et ils répandent des effluves si embaumés que mon âme en rit

Toute, et que dans ma tête naissent de joyeuses pensées et de vagues images d'amour. Oui vraiment, mon âme en rit toute, comme prise de vin.

Or voici que dans le jardin arrive Hébé, avec une soudaine allégresse; et elle me crie en riant : « 0 toi, toi qui es assis sous le pommier, cueillemoi un fruit ! »

« Ce n'est pas moi qui te le cueillerai, c'est toimême : je te soulèverai dans mes bras jusqu'à ce que tu atteignes la branche, ô ma douce Hébé. » Et elle : « Eh bien, soulève-moi

» Dans tes bras. » Et je la soulève jusqu'à lui faire atteindre le bon fruit qui pend et qui allèche, comme dans la fable antique du roi Tantale.

Le corps d'Hébé se dresse, telle une amphore, entre mes bras qui l'étreignent; et elle allonge vers la branche ses mains avides, dans une très belle attitude: et à ses coudes

Nus sourient deux fossettes roses, deux nids roses où mieux qu'au fruit je voudrais mordre, mieux qu'à l'inaccessible

Fruit. « Encore ! crie-t-elle. Encore ! Un dernier effort, et Tantale a vaincu! » Je la hausse davantage; et je brûle d'un plus vif désir, sentant la palpitation

De ses membres. Elle crie : « Victoire! » Et, d'un saut, elle se délivre de mes bras ; et elle fuit, m'abandonne. « Victoire! » répète l'écho des jardins.

Puis elle revient : car, au fond de l'âme, elle est pitoyable. En m'offrant sa chère bouche, toute mouillée encore du jus qui fait que son haleine

Sort parfumée comme du calice d'une fleur, elle me dit : « Voici. » Et je la baise longuement; et les arbres, à ce qu'il me semble, frémissent tous d'envie.

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