‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 67 sur 141 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

(Madrigal.)

Ô mes rimes, fleurissez son chemin, aujourd'hui que, palpitante, elle s'en va vers sa nouvelle demeure, avec son tendre époux à côté d'elle.

Rose à travers les voiles, son visage brille comme l'aurore dans l'aube mourante. Fleurissez, ô rimes, la chère trace de ses pas !

Si elle vous sourit, c'est une grande allégresse ! Ornez sa porte de guirlandes.

AU PEINTRE F. P. MICHETTI

Ô Francesco, les nymphes du Guerchin, accourant demi-nues dans la chasse où Diane aux bras de neige tend pour le massacre son grand arc divin;

Et la femme fatale de Titien, la femme pâle dont les mains parfaites resplendissent de bagues aux gemmes mystérieuses comme des talismans;

Et le beau violoniste Piaphaël qui sur son cou pur, tel un noble lys qui se meurt, courbe une tête exsangue d'ange infidèle;

Ô Francesco, par quelle vertu profonde ces figures ont-elles renouvelé ton âme? De cette joyeuse communion ton âme s'élève, radieuse et ailée,

Vers lTdéal qui n'a pas de crépuscules, vers la Beauté qui ne connaît pas de souffrances. Quand

une voix crie : — Hauts les cœurs! — les fronts dressés des poètes rayonnent.

O clairs et délicieux après-midi où fleurissait ton œuvre nouvelle et où tremblait dans mes vers laborieux le désir de la beauté antique !

Tandis que, dans le vaste salon seigneurial, sur les carreaux de marbre, le soleil coulait pareil à une calme eau de source qui s'épanche avec une joie paisible,

Toi, sur la toile, sans nul effort, tu ravissais à Titien son or fauve; et moi, je détournais en l'honneur dTsaotta les larges rythmes de Politien.

Une sérénité limpide, égale, nous enveloppait. De la toile, par moments, tu levais ta large face qui m'illuminait d'un rire fraternel;

Ou, lentement, sans détacher de l'œuvre ton regard, tu te plaisais à orner quelqu'une de tes heureuses pensées, toi qui, comme Léonard, as en partage le parler délectable.

Moi, depuis longtemps habitué au noble frein de l'art, comme un maître orfèvre florentin, je triais avec une sagace patience les paroles-gemmes sur a page ;

Mais, lorsque approchait le terme final de ma souffrance contrainte, je sentais l'ivresse monter à mon cœur comme si je buvais une coupe de vin.

Sur le pavé de marbre coulait une lumière blonde comme l'hydromel, et le beau violoniste Raphaël semblait toucher les cordes de son instrument.

Ô Francesco. combien m'est cher ce souvenir! Maintenant nous allons retourner dans notre patrie, où la mer ondoie plus molle sur la rive échancrée, où l'olivier est plus doux sur le faîte de la colline.

Dans ton ample demeure, toutes les chambres seront tendues de tapisseries médicéennes, et, comme aux blancs atriums de Pompéi, la lumière y descendra en abondance.

Toi maître du pinceau, moi maître de la rime, nous imaginerons des beautés merveilleuses. Et au sommet de mes pensées rira Celle qui m'a imposé son joug- d'amour.

Vers le soir se réuniront pour une tenson, dans le jardin plein de fontaines et de rosiers, des femmes, des sculpteurs, des musiciens, des poètes, des princes, comme dans un décaméron;

Et, au festin, le vin divin du pays empourprera les coupes et les verres; et autour des tables circuleront les chiens et les échansons que le Véronèse aimait dans ses Cènes;

Et les serviteurs offriront dans une vaisselle d'argent des fruits dont la saveur vitale semblera pénétrer des lèvres jusqu'au cœur, donnant la jouissance par des voies inconnues.

Et ensuite il sera doux de causer ensemble, le long des roseraies, dans la nuit belle ; ou de dormir sur l'herbe; ou de veiller et de chanter en chœur quelque chansonnette.

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