AU POÈTE ANDRÉ SPERELLI
(Terza rima.)
Gémit-elle, ô Sperelli, dans ton cœur profond, ton âme enfin désespérée et seule? Fais qu'elle recueille toute la douleur du monde.
Comme l'olive qui sous la grande meule pleure une huile suave, ainsi faut-il que ton cœur broyé pleure le vers qui exalte et qui console.
Ouvre une veine à ta douleur refermée. Que tout à coup jaillisse de tes strophes un chaud sang humain, et qu'on l'entende jaillir.
Que l'on voie tout ce que tu as de sang malsain couler à flots par l'entaille, et que ta plaie fume, brûlée de ta propre main.
Que ton âme triste, qui jamais ne fut satisfaite, raconte aux Poètes la terrible angoisse éprouvée dans l'embrassement de l'antique Magicienne.
De même que, par instants, le pavillon, inerte au haut du mût, se met à claquer soudain lorsque fond la rafale,
De même, aujourd'hui, ta volonté, arrachée à ce lent mourir, doit se déployer et flamboyer sous le souffle de la douleur.
De ton poing, tu fermeras les portes du sombre et insidieux labyrinthe où tu as laissé tant de choses mortes.
Tu le tueras, ce Rêve qui t'a oté le repos, et qui a tenu ton Ame en sa puissance, et qui a bu ton sang voluptueux.
Ce Rêve qui a contenu ta vie, ce Rêve vivant tombera dans son sang comme une tête coupée sous la hache.
Il tombera avec un muet sourire; et lorsque, muet, il te regardera de ses yeux fixes, pleins d'ombre et de larmes, implorant,
Tu entendras monter des abîmes de ton être un cri non humain, et ce sera pire que si tu mourais.
Ami, ô toi qui souffres, voici ma main. Moi,
je fus déjà courageux. Moi, sans crier, j'ai déjà mis en pièces tous mes rêves.
La créature belle et homicide qui se nourrissait de mon cœur puissant ne m'attire plus dans l'alcôve perfide.
Elle aussi, elle ressemblait obscurément à l'Être ambigu, au prodigieux Mythe que Léonard aima dans sa pensée.
Elle était l'Hermaphrodite idéal, elle était l'Androgyne rêvé : son regard suscitait une angoisse indéfinissable,
Mordait le cœur, acéré comme un dard; sans jamais de trêve, ni tristes ni joyeuses, ses lèvres souriaient... O Léonard,
Prométhée sans sommeil, subtil Hermès, beau demi-dieu, quelles Ames divines as-tu encloses dans tes Formes secrètes?
Un jour, enfin, une de ces muettes Ames me parla tout à coup : une Ame aux prunelles sibyllines,
Une Ame qui avait une bouche et un sourire, un sourire lent et inextinguible que les lèvres répandaient par tout le visage.
Attentif, l'Être ambigu fixa sur moi ses regards. Derrière sa tête resplendissait dans le lointain, sous un doux ciel, un beau paysage arrosé par un fleuve.
Il me regarda et me dit : « C'est en vain, ô jeune homme, c'est en vain que tu t'efforces de me pénétrer. Mon grand secret est surhumain.
» Contre moi ton désir est sans armes ; jusqu'à moi n'arrive pas ta prière. Ni tu ne peux me vaincre, ni tu ne peux me lasser.
» Je suis la Sphinge et je suis la Chimère. O toi qui rêves, ici, entre mes doigts, la trame de ton rêve est prisonnière.
» O toi qui souffres, je sais quelle est ta blessure. Mais rien ne me trouble plus, rien ne m'afflige plus. Je connais les lois de la Vie.
» Je regarde en moi-même. Les ténèbres qu'en moi explore mon regard profond, m'attirent plus que la plus belle aurore.
» Q'est-ce que l'aurore? Qu'est-ce que Tardent tourbillon des astres, la mer calme ou furieuse?
Je regarde en moi-même, avec les prunelles attentives.
» Seule, seule et sans voix, je contemple une mer qui n'a ni fond ni rivages. 0 toi qui souffres, ta souffrance est atroce;
» Mais tu ne sauras jamais pourquoi je souris. »
[1887-1891] (distiques)
(Traduction complète, faite sur l'édition de 1892.)
Quid melius Roma?
(Ovidii Ex Ponto L. P.)
Eine Well zœar bist du, o Rom : dock ohne die Liebe
Ware die welt nicht die ivelt, wùre denn Rom auch nicht Rom. (Gœlhe's Rômische Elegien, I.)