‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 83 sur 141 · LE SOIR MYSTIQUE · texte numérisé non relu

LE SOIR MYSTIQUE

(SUR LE TIBRE, A l'aLBERO BELLO).

N'est-ce point celle-ci, ô mon âme, la pieuse solitude, la haute rive, la léthéenne rive d'oubli que nous cherchâmes?

Le silence règne en ces lieux. Le Tibre resplendit dans le crépuscule : il porte vers la mer Tonde inépuisable de sa paix.

Les chênes immobiles contemplent le fleuve paternel qui les nourrit, et leurs esprits méditent sous la rude écorce.

Êtres paisibles, ils boivent l'eau par l'extrémité de leurs racines, jouissent de recevoir dans leur chevelure les souffles tièdes.

Les chênes me disent : « Nous avons vu beaucoup de douleurs, de farouches douleurs humaines, pleurer le long du fleuve.

» Nous avons entendu s'élever vers le ciel des cris suprêmes de mourants : ivres de mort, ils demandaient aux gouffres l'oubli.

«Viens, âme lasse. Bienfaisante est l'ombre. Dans l'ombre est la sagesse. Viens. Dans l'ombre seule est la paix.

» Viens. Il nous est cher, l'homme pensif. Ici Claude Lorrain se plut à mêler ses pensées à nos grandes pensées. »

Ainsi parlent les chênes. Dans le miroir du fleuve rougeoie, à travers le bois qui se rappelle, la maison déserte du Lorrain.

Claude, peintre serein, vous m'entendez peut-être? Peut-être votre doux esprit habite-t-il encore la douce maison?

Peut-être votre regard explore-t-il dans le ciel humide les nuées fuyantes que sur les toiles ennoblit votre main?

Ou, témoin éternel, contemple-t-il le fleuve qui

passe? Le fleuve passe, taciturne, taciturne comme le Léthé.

Le silence règne. N'est-ce point celle-ci. la pieuse solitude, la léthéenne rive d'oubli que nous cherchâmes?

Les vents y apportent des sons de cloches, unique voix. Celte voix unique lui vient de toi. ô Rome.

« Ave. La paix est en haut. Elle descend au cœur de l'humble. Ame triste, prie. La prière fait oublier. »

Dans le lointain, pareilles à de hauts cierges, les tours portent au sommet une flamme. « Ave! » répond mon cœur humilié.

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