HORTUS CONCLUSUS
(Strophes de sept vers.)
Jardins clos, à peine entrevus ou longuement contemplés à travers les grilles que jamais nulle main n'ouvrit, comme dans un rêve, au passant égaré ! Jardins muets, cimetières sans tombeaux, où erre peut-être quelque esprit amoureux derrière l'ombre de son bonheur perdu!
Ils resplendissent dans ma mémoire, les paradis inaccessibles auxquels aspira mon âme inquiète, avec une anxiété qui est demeurée vive longtemps après l'heure, après l'heure fugitive, après la lumière du soir d'été où les fleurs exhalaient comme une secrète vertu par leurs féminins sourires.
Et où les beaux fruits suspendus entre le feuillage, purs comme la chair virginale, semblaient réserver en leur pulpe blonde des saveurs non terrestres pour une bouche non mortelle, et où, plus blanches, attentives dans le silence, les statues con-
teraplaient la paix profonde et rêvaient indiciblement.
Que de mystère épand le geste d'une grande statue solitaire daus un jardin silencieux, au crépuscule! Sur les cimes des rigides cyprès auxquels les roses mettent des guirlandes, le ciel vespéral s'argente; les fontaines cachées parlent bas;
Dans l'ombre blanchissent les chœurs de marbre recourbés, déserts maintenant, où s'assemble le concile des derniers poètes; sur la haute moisson des fleurs passe la faulx mince de la lune nouvelle; dans l'ombre les fontaines parlent secrètement; les étoiles percent, rares, une à une;
Un cygne, ramant lentement, vogue sur le lac, pure image du ciel (un désir d'amours humaines le brule-t-il encore? est-ce qu'en lui persiste la mémoire de son rivage nuptial?), et dans le paisible sillage flotte le voile de l'antique Tyndaride; sur les eaux resplendit la lumière du mythe ancien.
Des visions de surhumaines amours s'élèvent des vastes jardins clos que jamais n'ouvrira à l'étranger une déesse couronnée de jacynthes, pour le conduire par de hauts labyrinthes de fleurs vers le triple mystère, en chantant ses chansons inouïes.
Mais lui, affolé par le parfum qui s'exhale du cœur des rosiers invisibles, prosterné sur le seuil comme en adoration, plein d'un rêve que jamais n'ont rêvé ses yeux mortels, il plonge dans l'ombre son regard et, à travers le crépuscule profond où se brouillent toutes choses, explore ce domaine silencieux qu'il ignore.
C'est ainsi que, la première fois, je vous regardai de mes yeux mortels. Vous êtes pour moi, Madame, comme un jardin clos.