LA PROMENADE
(Strophes de cinq vers.)
Vous ne m'aimez pas et je ne vous aime pas. Pourtant il y a dans notre vie quelque douceur, depuis hier : une douceur indéfinissable, qui voile un peu, ce semble, nos disgrâces, et qui les fait, ce semble, comme lointaines.
Oui, hier elles me semblaient lointaines, tandis que je vous parlais, tandis que je vous écoutais, et que la mer calme soupirait à peine, et que ces vapeurs, pareilles à des toisons d'agneaux, étaient éparses dans un ciel bénin.
Me venait-il de vous, ou de ce ciel et de cette mer, mon humble repos? Ce qui est sûr, c'est que, un moment, j'oubliai presque. Toisons d'agneaux, lys sans tige, vagues apparences blanches dans le ciel, dans la mer...
Comme était léger le flot qui soupirait sur le
rivage ! Votre pas devint plus lent. Combien léger aussi! Et moi, étais-je plus attentif au rythme de ce pas, ou à ce soupir, ou à vos paroles, ou à ma pensée?
11 me semblait que je n'avais aucune pensée. Je ne pensais pas; je sentais seulement. Dites : vous arriva-t-il d'être convalescente, en un avril un peu voilé? Rien, n'est-ce pas, rien au monde n'est plus suave.
Il y avait en moi quelque chose de cette suavité. Pourtant vous ne m'aimez pas et je ne vous aime pas. Pourtant, lorsque je vous appelle, je ne vous appelle pas par votre nom. Et votre nom est celui de l'Ave : un nom qui est comme un baume à la bouche!
Lorsque vous parlez, je ne regarde pas votre bouche parler, ou du moins je ne la regarde pas trop. J'écoute; je comprends; je vous réponds. Votre visage ne change pas, si ma main vous effleure. Votre main est celle qui ne donne pas.
Rien de vous, rien de vous ne se donne. Aussi je ne vous demande rien, je n'attends rien, quoique, faiblement souriante comme celle qui languit, mais qui ne veut pas s'abandonner... Oh, non! Hier, vous étiez lasse.
Vous étiez très lasse, hier, si lasse que les fleurs tombèrent de votre main. N'est-il pas vrai que les roses tombèrent de votre main, tant vous étiez lasse? Je vous vois encore ainsi.
Et faites que je vous voie encore ainsi une autre fois, une seule fois! Peut-être... Oh, non. Vous souriez. C'est une parole vaine que j'ai dite. Vous, Madame, vous êtes pour moi comme un jardin clos.
Vous êtes pour moi comme un jardin clos, où nul n'a jamais pénétré. De ses profondes et invisibles roseraies s'exhale une si divine odeur qu'elle dompte toute passion chez celui qui l'aspire.
Mon âme n'aspire à rien qu'à une tristesse reposée, égale. Je connais votre mal prodigieux; et la douleur qui est en vous m'attire peut-être plus que votre bouche et que votre chevelure,
Cette grande chevelure méduséenne, brune comme les brunes feuilles mortes, mais vivante et cruelle, j'en ai peur, comme les serpents enroulés de la Gorgone, lorsqu'ils se révoltent, et pleine du terrible mystère.
Moi, ce grand mystère ne m'enveloppera pas. On dit que, dans l'épaisseur de votre chevelure, vous
avez une boucle rouge comme une flamme — cachée dans l'épaisseur. — Est-ce vrai? Je l'imagine, et je la vois flamboyer.
Je la vois flamboyer étrangement, comme un signe fatal. — O passion brûlée à ce feu ! — Toutes les couronnes de la terre ne peuvent obscurcir ce signe unique : vous êtes la Très-Haute.
Vous qui passez, vous êtes la Très-Haute. Et vous passez ainsi, dans des chemins terrestres! Qui ose? Oui vous prend? Qui vous possède? Vous êtes comme une épée sans poignée, pure et luisante, et jamais brandie...
Ah. jusqu'où suis-je allé? Pourquoi vous ai-je dit ces choses? Pardonnez à celui qui rêve. Pardonnez, pardonnez. Le couchant est une flamme, et les marins chantent sur les navires, et la mer embaume.
Vous voyez : la mer n'est plus la même qu'hier. Vous voyez : le ciel est autre. Toisons d'agneaux, lys sans tige, vagues apparences blanches dans le ciel, dans la mer : ces choses nous répondent mieux,
Répondent mieux à nos âmes lasses. Nous nous contenterons d'un peu de douceur tranquille, nous
chercherons une tristesse reposée et égale. Et qu'Avril ait ses cieux voilés, comme hier,
Ses flots calmes, comme hier; de sorte que nous, le long des rivages ou sous les arbres, nous puissions apporter des entretiens à voix basse, et des rêves, et de tacites pensées, — ô vous que je n'appelle point par son nom si doux! —
Car vous ne m'aimez pas et je ne vous aime pas.