‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 14 sur 66 · LECTURE · texte numérisé non relu

LECTURE

Et, triste, tout le soir, en vaguant par la rue. Je revoyais mon père au milieu de ses blés, Et regrettais, devant mes rêves écroulés, Sa bonne terre et sa charrue.

LA BONNE TERRK

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1 L est quatre heures du matin :

Allume, forgeron, allume!

Qu'on entende du mas lointain 'l'on lourd marteau battant l'enclume.

« Le soufflet monte et redescend Comme \.\uc poitrine d'athlète Que soulève un effort puissant, Et qui soupire et qui halète.

« Le fer est chaud et rouge à point ; Forgeron, retrousse ta manche, Et de ton marteau dans ton poing Affermis avec soin le manche.

« Que vas-tu fabriquer d'abord, Avant que le soleil se lève?

Instrument de vie ou de mort?

Fer de charrue ou fer de glaive?

— Je vais, avant l'appel des coqs Et la chanson de l'alouette, Forger les pioches et les socs Qui fendront la plaine muette.

— Le jour sourit sur le coteau, Dans le clocher l'angélus sonne :

Frappe encore, et que ton marteau Ne laisse plus dormir personne!

« Ajoute du charbon au feu.

Que tiens-tu là dans tes tenailles?

A quoi te sert cet acier bleu Qui servait aux cottes de mailles?

— Il sert à fabriquer la faux, Sœur cadette de la charrue, Qui coupe par monts et par vaux Le trèfle rouge et l'herbe drue,

« Et la faucille au fin tranchant Dont le moissonneur, à l'aurore, Dépouillera demain le champ Qui sous la brise chante encore. »

Laboureurs et faucheurs s'en vont Et se dispersent dans les terres, Et, dans un silence profond, Les logis restent solitaires...

« lion forgeron, forge toujours :

Dans l'argile forte et les boues Il faut des chars massifs et lourds, De gros essieux, d'épaisses roues.

a II faut des herses dont les dents Mordent la pauvre terre nue, El l'ouvrent aux soleils ardents, Aux averses crevant la nue.

« Il faut aux cloches des battants, Il faut des croix au cimetière; Il faut aussi de temps en temps Des brides au vieux saint de pierre,

« Éloi, patron des forgerons, Qui sur son piédestal se lasse Et s'affaisse, sous les affronts Des polissons sortant de classe.

« Respire, après ce grand effort, Et laisse un peu tomber ta flamme; Deviens adroit, toi rude et fort :

Un plus fin labeur te réclame.

« La Rosalie accourt, pieds nus Et les bras frais hors de ses manches, T'apporter les sabots menus Qu'elle acheta pour ses dimanches.

« Forge vite de ces clous ronds, Clairs et noirs comme des prunelles, Dont les filles des environs Aiment à garnir leurs semelles.

« Fais-les entrer adroitement Dans le bois neuf qui se fendille, Comme entrent dans ton cœur aimant Les regards de la belle fille.

« Peut-être elle t'embrassera :

Jillc sait que tu la préfères, lit que plus tard on mariera Tes sabots à ceux que tu ferres. »

Tous les travailleurs sont rentrés, Seuls, ou deux à deux, ou par bandes, Du sein des labours ou des prés, Du fond des forêts ou des landes.

On soupe à la hâte et l'on dort.

Seule la forge se rallume, lit le maître frappe plus fort Le fer pétillant sur l'enclume.

« Forgeron que l'on voit tout noir T'agiter devant ta fournaise, Vraiment grand et superbe à voir Au reflet sanglant de la braise,

« Tu fais donc quelque œuvre d'enfer, Des engins maudits et funèbres, Pour lesquels tu mêles au fer De la magie et des ténèbres?

— Non, mais il faut veiller au grain; Le signal ne tardera guère, Et je forge, en songeant au Rhin, Des fers pour nos chevaux de guerre. »

I'D YLLE

Le laboureur est grand, fort et beau. Quand il passe, Grave et doux, au milieu de tous nos jeunes gens, Les Biles ont pour lui des regards engageants Et disent son nom à voix basse.

Après vêpres, plus d'un l'invite au cabaret, Ou l'excite à lancer la boule sur les quilles: 1! n'aime ni le vin, ni le jeu, ni les filles, Bt s'en va d'un grand pas distrait,

La forme de Girmau sur kl colline dresse Son toit d'ardoise brune entouré de vieux houx, Déroulant son tapis de prés et de blés roux Que la brise de juin caresse,

Et ses beaux bois ombreux invitant au sommeil, Et ses labours profonds où dorment les charrues, Et ses bœufs accroupis parmi les herbes drues, Lourds de fatigue et de soleil.

Pour le beau laboureur, pour le coupeur de terre,

— Comme on disait jadis, — la ferme est l'univers ; Les sillons qu'il traça, rouges, jaunes ou verts,

L'enchaînent à leur grand mystère.

Il les cherche des yeux quand il revient gaîment De la foire du bourg, avec plein ses sacoches De lourds écus d'argent sonnant comme des cloches Sous le trot vif de sa jument;

Et, s'il les quitte un peu, les dimanches et fêtes,

— Étant resté naïf comme un petit enfant, — Pour demander à Dieu de la pluie ou du vent,

Aussitôt ses prières faites,

Il remonte vers eux par les étroits chemins Qui contournent les blés ou traversent les landes, Et que les genêts d'or décorent de guirlandes Dont le parfum vous reste aux mains.

II va monologuant tout haut devant les friches, Devant les bruns guérets, devant les blés joyeux, Devant ses grands bœufs las qui le suivent des yeux Ht l'aiment comme des caniches.

Et son coeur se remplit d'un bonheur calme et fort... Pourtant, rien n'est à lui de tout ce qui l'entoure : Il est maître-valet, achète, vend, laboure, Depuis que le fermier est mort;

Mais la terre appartient à cette jeune femme Que vous voyez là-haut assise sur le seuil, Veuve depuis deux ans et toujours en grand deuil, A qui le valet dit : « Madame! »

Fière et douce elle aussi, mère de trois garçons, Dont l'aîné n'a pas plus de cinq ou six années, Plus noble que beaucoup de veuves couronnées, Riche en troupeaux, riche en moissons,

Plie pourrait demain, sage, iine et jolie, Épouser le plus gros terrien des alentours, Porter encor de beaux bijoux, de frais atours, Et bannir sa mélancolie;

Mais elle garde pour ses lils tout ce qu'elle a. Leur père était brutal, infidèle, n'importe I

Jamais un autre époux ne franchira la porte Par où le défunt s'en alla...

Combien de fois pourtant son cœur tendre et vivace Sous son corsage noir a fortement battu Pour ce beau laboureur qui l'égale en vertu, Et n'ose lui parler en face!

due de fois par les prés, quand de ses propres mains Aux faucheurs harassés elle versait à boire ; Que de fois, retournant des champs, à la nuit noire, Près de lui par les vieux chemins ;

Que de fois lorsque, au bas de l'escalier de pierre, Pour monter à cheval il lui tient l'étrier, Ou qu'il l'aide à descendre, elle a failli crier, Vaincue et fermant sa paupière :

« Je t'adore ! Prends-moi ! Sois mon maître !... » Mais non, Car toujours ses marmots en joyeuse volée Accourent, et la veuve, un moment affolée, Se reprend — et garde son nom.

Et le beau laboureur, toujours timide et tendre, Garde aussi son aveu dans son sein renfermé; Et, ne se doutant point combien il est aimé, Se dit qu'il faut encore attendre...

Ils attendront longtemps, — peut-être, hélas ! toujours, — Elle se confinant dans ses devoirs de mère, Lui, le cœur attristé, mais non la bouche amère, Se consolant à ses labours,

46 LA BONNE T1SRRE

Tournant et retournant cette terre pour Elle, En extirpant l'ajonc, la ronce et les cailloux, Heureux lorsque ses blés font les voisins jaloux De Saint-Jean à la Vitarelle ;

Et plus heureux encore, au retour des marchés, Lorsque, ayant empilé ses écus sur la table. Avant de regagner son alcôve à l'étable,

— Tous, hormis eux, étant couchés, —

La veuve lentement se lève de sa chaise, Retenant à son cou son plus jeune endormi, Lui tend la main, très rouge (est-ce un reflet de braise?), Et lui dit : « Merci, mon ami! »

Ah ! quels rêves alors dans la haute soupente Où l'haleine des bœufs dormants vient jusqu'à lui! Et de quel cœur il va, dès que l'aube aura lui, Labourer combe, plaine ou pente,

Et lancer à l'écho ces naïves chansons Qui charment le bouvier et bercent l'attelage, Gestes de quelque pauvre Homère de village, Trop vieux pour aller aux moissons!

Chante, beau laboureur, chante avec l'alouette, Avec le vent des bois, avec l'eau du vallon; Et quand souillent tes bœufs au bout du long sillon. Regarde la ferme muette :

Tu verras sur le seuil, au verger, au lavoir, Ou sous la haie en fleur embaumant sa lessive, La jeune femme en noir que ta voix rend pensive, Et qui de loin cherche à te voir.

Chante ! et jette à la fois au sillon que tu creuses Les grains qui rempliront ses greniers de froment, Et dans son cœur troublé le doux charme endormant De tes complaintes amoureuses.

Peut-être quelque jour, un soir de Messidor, En voyant ses marmots se rouler dans les herbes Ou, pendus à ton col, escalader les gerbes,

— Ton front brun dans leurs boucles d'or, —

Elle laissera fuir au vent du soir les voiles Dont ses beaux cheveux blonds trop tôt s'étaient couverts, Et te tendra comme à ses fils ses bras ouverts, Aux pâles lueurs des étoiles.

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