‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 13 sur 66 · GRAINE DE POETE · texte numérisé non relu

GRAINE DE POETE

D'ailleurs, le merle chante au bois, Et, du haut d'un chêne, la grive De sa plus triomphante voix Semble lui dire : « Arrive! arrive! »

Et, sans même songer aux loups Dont l'aïeul parfois le menace, Il s'enfonce parmi les houx, Comme un poisson dans une nasse...

Une heure après il reparaît Tenant sa blouse relevée, Et rapportant de la forêt Une malheureuse couvée.

Il est mouillé, meurtri, souillé, Et son costume a mainte brèche; Mais son œil est plus éveillé Et sa joue encore plus fraîche.

Et jamais vainqueur revenant

Du combat n'eut l'air plus superbe,

Plus hardi, plus entreprenant

due ce marmot marchant dans l'herbe,

Que ce dénicheur en haillons, Q.ue ce Jason d'une coudée, Pour qui le nid plein d'oisillons Est la Toison d'or — et Médée.

LECTU%E

^4 Mademoiselle J. Tlarlel.

Vous en souvenez-vous encor, Mademoiselle?

(".'était en niai : partout parfums, chansons, couleurs; l'as un arbre qui fût sans feuilles et sans Ileurs, Pas un rameau qui fût sans aile!

Je vous lisais un acte en vers, un peu plaintif, ( )ù j'avais mis beaucoup de cœur et point d'adresse, Mais pour lequel j'avais la sublime tendresse Dont une mère entoure un enfant né chétil.

LliCTURE 33

Et vous, vous m'écoutiez, accueillante et sereine, Me souriant parfois comme pour dire : « Allons! » Et j'allais, pauvre fils des bois et des sillons Qui lisais devant une reine.

Pourtant, à voir vos yeux si bons, le ciel si pur, Je reprenais courage, et ma voix plus hardie Donnait à mon idylle un ton de tragédie, Que raillait l'hirondelle en fuite dans l'azur.

Puis mon débit devint, par degrés, monotone Comme le chant confus et vague qu'autrefois, Écolier, j'aimais tant écouter dans les bois Lorsque soufflait le vent d'automne.

Enfin (pardonnez-moi ! je sens que c'était mal ! Mais mes yeux seuls lisaient), par la croisée ouverte, D'arbre en arbre et de prés fleuris en cime verte, Mon esprit s'envolait vers le pays natal ;

Et j'évoquais, là-bas, là-bas, à deux cents lieues, Sur des coteaux bénis revêtus de soleil, Mon père contemplant son blé déjà vermeil Et ses avoines encor bleues.

C'était bien lui ! Courbé par soixante et seize ans D'un travail sans relâche accepté sans révolte, Il regardait mûrir sa prochaine récolte, Effleurant de ses doigts les épis caressants.

C'est qu'il avait d'abord laboure sa bruyère, Passé sur les guérets sa herse aux dents de fer, Bien choisi sa semence, et, tous les soirs, l'hiver, Fait pour ses blés quelque prière;

Tandis que, dédaigneux du travail nourricier, Loin du sol dont pourtant j'avais reçu la sève, Je labourais le champ infertile du rêve Avec le frêle soc d'une plume d'acier.

Il traçait des sillons dans la plaine muette; J'alignais des mots creux en longs alexandrins; lit tous deux nous jetions notre cœur et nos grains, Lui laboureur et moi poète.

Cependant sa semence avait seule germé,

Seul il moissonnerait du froment sans ivraie;

Et moi, qui croyais faire une œuvre neuve et vraie,

Pour la ronce et l'oiseau du ciel j'avais semé...

Tout à coup le mot: « fin » en plus gros caractère M'apparut; et vers vous, qui toujours m'écoutiez, Revint mon âme errante au loin par les sentiers, En plein azur, en pleine terre.

Mais, quand mon dernier vers dans l'air eut résonné, Comme un dernier moineau bavard quittant sa branche, Vous m'avez, dit en vain, vous pourtant simple et franche « Votre drame est fort beau ! » je le sentais mort-né.

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