‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 17 sur 66 · LES SOURCES · texte numérisé non relu

LES SOURCES

Abreuvent par milliers les êtres d'une faune Pour qui ce creux d'un pied semble une mer sans bord, Et qu'effraye en passant la libellule jaune Vibrante en son corselet d'or;

Reflètent le ciel bleu, le nuage, la branche Berçant en ses rameaux le nid plein d'oisillons, Et le myosotis qui par grappes se penche Sur le seuil sombre des grillons!

Claires sources des prés, virginales fontaines Que jamais ne troubla l'averse ni le vent, Vous où je m'abreuvais, aux époques lointaines Où j'étais un candide enfant,

Que nous cachez-vous donc dans votre frais mystère? Que dit votre regard chaste et silencieux? Êtes-vous les miroirs ou les yeux dont la Terre Contemple et réfléchit les deux?

Par les jours éclatants et par les nuits sans voiles, Sources, que cherchez-vous au fond du firmament? Le soleil dédaigneux, ou les mornes étoiles Qui ne vous voient pas seulement?...

Ah! n'aimez pas si loin, petites sources bleues! Placer haut l'idéal, c'est vouloir bien souffrir; Le cœur ne franchit pas des millions de lieues, L'amour d'un astre fait mourir.

Bornez votre horizon aux tranquilles prairies, Abreuvez les lézards, les grillons, les oiseaux, Semez parmi les fleurs vos blanches pierreries, Chantez en courant aux ruisseaux!

Quand deux pâtres naïfs de leurs chaumes arides Pour se désaltérer jusqu'à vous descendront, Versez-leur le trésor de vos ondes sans rides, Et sur vous rapprochez leur front.

Filles des noirs terrains et des neiges fondues, Qui jaillissez là-haut sur les plateaux herbeux, Coupes pleines toujours, par la Terre tendues Au laboureur comme à ses bœufs!

Vous qui du sol natal cueillez l'âme au passage Et nous versez les flots qui rendent fort et sain, Vous qui faites fleurir le sang jeune au visage

Et la vaillance dans le sein!

Lorsque revient vers vous, vieilli, fiévreux et blême, Le petit paysan qui, d'un vain rêve épris, A quitté le sillon et la forêt qu'il aime Pour les faire aimer à Paris,

Si — vaguant par les prés où joua son enfance — Il se penchait sur vos Ilots purs comme autrefois, Sources, soyez pour lui des sources de Jouvence,

Rendez-lui le coeur et la voix!

les sources 59

Rendez-lui le trésor de poésie agreste Qu'il portait dans son sein le jour qu'il vous quitta ; De son premier amour fécondez ce qui reste, Pour qu'il chante ce qu'il chantai

Faites sous ses regards passer au fond de l'onde L'image des beaux jours à jamais envolés, Le fantôme adoré de sa jeunesse blonde, Fille des landes et des blés...

Et si vous ne pouvez arracher à la tombe Même l'ombre de ceux que nous avons chéris, Ni faire reverdir ce qui décline et tombe, Fronts ravagés et cœurs taris,

Alors à ce rêveur qui demain ira boire Dans votre coupe fraîche où rien ne laisse un pli, A défaut de jeunesse, et d'amour, et de gloire, Sources des prés, versez l'oubli !

6o LA BONNE TERRE

Vvi'MS LES fB%UYÈ%ES

v J EN ÊTS aimes, fleurs d'or de nos landes en friche, O vous que j'effeuillai sur mes amours défunts, Je vous préfère encor, plus vivace et plus riche, La bruyère de pourpre aux doux et tins parfums.

C'est la divine Heur des sols vierges encore, L'épanouissement des lieux inhabités; Llle a dans ses reflets les rougeurs de l'aurore, Et des soleils couchants les sanglantes clartés.

DAXS LES BRUYÈRES 6l

Elle passe six mois dans la neige et le givre, Laisse fuir Floréal sans daigner s'entr'ouvrir, Met longtemps pour éclore, ayant longtemps à vivre, Ht devant l'hiver seul se décide à mourir.

Elle attend que les fleurs des genêts soient flétries, Que celle des pommiers s'en soit allée aux vents, Que la faux ait tondu les trèfles des prairies Et les bleuets épars dans l'or des blés mouvants.

Puis, quand la Terre est pâle et comme exténuée Par tant de floraisons, de feuilles et de grains, Sous le ciel d'août, où glisse à peine une nuée, S'ouvre au front des coteaux la fleur des noirs terrains ;

Et nos combes bientôt sont de vastes corbeilles Qui laissent dans le ciel fuir leurs parfums sacrés, Et vers qui le soleil amène les abeilles, Et les abois des chiens les perdreaux effarés.

C'est alors qu'il fait bon parcourir, à l'aurore,

— Les pieds dans la rosée et le front dans l'azur, —

Les landes que la fleur virginale décore,

Lorsque l'on a quinze ans, et qu'on a le cœur pur!

Et c'est ainsi qu'un jour, dans la bruyère humide, Jean, le pâle écolier jouant au fort chasseur, Sentit éclore en lui l'amour chaste et timide Dont il comprit trop tard la force et la douceur...

O grande paysanne, humble fille de ferme, Tu n'avais pour charmer que tes yeux ingénus, Ton rire clair et franc, ton cœur vaillant et ferme, Et la bruyère en fleur embaumant tes pieds nus!

Et tu prévoyais bien, étant prudente et sage. Que ton amour pour lui n'irait point sans regret, Qu'il était à l'automne un oiseau de passage, Et que sa destinée un jour te le prendrait.

Mais tu l'aimas quand même, et de toute ton âme; Tu l'aimas d'un amour confiant, simple et fort; Et quand un autre, un jour, te demanda pour femme, Tu pus aller à lui, triste, mais sans remord,

Et dire, en lui tendant ta main loyale et fière Et ta lèvre d'où nul mensonge ne sortit : « Ne me demandez pas d'être à nous tout entière, Car un coin de mou cœur reste au pauvre petit! »

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