DANS LES BRUYÈRES
Or vingt ans ont passé sur cette fraîche idylle, Vingt fois sur nos coteaux la bruyère a fleuri; Jeanne est restée aux champs, Jean a fui vers la ville. Et leurs yeux ont pleuré, mais leurs cœurs ont guéri.
Maintenant, quand septembre au pays nous rappelle, Si nous allons errer sur les sommets en fleurs, Il la retrouve, un peu vieillie, encore belle, Dans son petit jardin plein d'oiseaux querelleurs.
Elle lui tend la main par-dessus la clôture,
Lui sourit doucement, en rougissant un peu :
« Quoi ! monsieur Jean, c'est vous? Et par quelle aventure'
Je vois que vous allez toujours bien, grâce à Dieu !
— Assez bien, Jeanne; et toi? te sens-tu bien heureuse ?
— Heureuse? Nous mangeons du pain, en travaillant ; Ma nichée est robuste, encor qu'un peu nombreuse, Et puis la Terre est bonne et mon homme est vaillant.
« Ah ! certes, la besogne est quelquefois bien dure, Et l'on n'arrive pas sans peine ni souci ; Nous semons, et parfois la grêle ou la froidure Moissonnent avant nous... mais Dieu le veut ainsi. »
64 LA BONNE TEKRE
Et j'écoute, ravi, ses phrases résignées Se fondre dans le bruit que les essaims, le soir, Font entendre en volant aux ruches alignées Sous le mur où, l'hiver, l'aïeule vient s'asseoir.
Jean voudrait, oubliant et le monde et ses rêves, Rester là longuement, toujours, sans un regret, Sous les poiriers moussus, près des lins et des fèves, A regarder la lande en fleurs et la foret.
Mais mon appel soudain le ramène sur terre : « Il faut partir! — Déjà? dit Jeanne tristement. Soupez ici; la ferme est pauvre et solitaire, On n'y trouve ni vin, ni miche de froment;
« Mais j'ai de bons œufs frais, du miel et de la crème. Mes fils vont arriver de l'école à l'instant, Mon mari du labour... Chacun ici vous aime... Acceptez... tous les deux ! — Non, Jeanne, on nous attend,
Et Jean me suit, le cœur serré, l'aine remplie Du désir de rester, du devoir de partir; Et j'entends Jeanne encor qui l'appelle et supplie; Mais lui presse le pas, de peur de consentir.
Ah! ne remue/, pas les cendres où sommeille Votre amour d'écoliers aux souvenirs troublants! Coule ta vie en paix sur ta lande vermeille, Jeanne ! — et laisse venir tes premiers cheveux blancs !