‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 31 sur 66 · TERRE DE FRANCE I · texte numérisé non relu

TERRE DE FRANCE I

Mais plus belle et plus douce à noire âme meurtrie Est la terre d'Alsace arrachée à nos flancs, La terre ou sont tombés nos cuirassiers sanglants, Et d'où leur ombre encore éperdument nous crie : <r Frères, comme à venir vers nous vous êtes lents! »

La terre qu'il faudra reprendre par l'épee, Quitte à donner nos fils les plus forts, les plus beaux, — Mères, vous le savent — en pâture aux corbeaux, Mais qui, plus belle encor de notre sang trempée, Verra se soulever les morts de leurs tombeaux

Pour regarder venir, au sommet des collines, Nos drapeaux bien-aimès qui claqueront au vent, Tour ouïr nos clairons sonner en les suivant, Tandis que sous le ciel, en notes cristallines, Ses clochers chanteront dans le soleil levant!...

Terre de France, terre entre tontes féconde, Dont on a pu blesser mais non tarir le sein, Ruche d'où part vibrant le glorieux essaim Que depuis trois mille ans Dieu mène par le monde A l'accomplissement de quelque grand ^dessein;

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LA BONN'Ii T L K K E

Terre ou le soc demain peut se changer eu glaive,

Et le canon bondir en écrasant des fleurs,

Mère d'un peuple fier que trempent les douleurs,

Qui trop souvent faiblit, mais toujours se relevé,

Plus grand au lendemain de ses plus grands malheur*;

Terre de laboureurs, d'apôtres, de poètes

Qui font beau ton passé, triste et doux ton présent ;

Terre d'où l'Idéal reprend son vol puissant

Et monte dans le ciel avec tes alouettes

Dès que l'aigle a cessé de réclamer du sang ;

Pardonne à l'un de ceux que tes beautés enchantent , Qui t'aime dans tes monts, tes plaines et tes bois, Tes douleurs d'aujourd'hui, tes gloires d'autrefois, De te chanter, un peu comme nos paires chantent, Avec beaucoup de caur, sans art, à pleine voix.

LlA SOUCHE DE 'MOEL

xA Madeleine F.

v> e que là-bas, sous ton beau ciel, On nomme bûche de Noël, C'est un olivier dont la flamme De ton soleil sans doute est l'âme, L'âme blonde comme le miel.

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Dans mon pays âpre et farouche, Où les mots sont durs à la bouche, Le bois qu'à Noël le foyer Fait trois semaines flamboyer, Est de chêne et se nomme Souche.

C'est le pied d'un tronc monstrueux

Qui, par les mille orteils noueux

De ses racines, à la terre

Clouait le géant solitaire

Dont le front chantait dans les deux.

A coups de pic, à coups de pioche, On le soulève, on le décroche, On l'emporte au pas lourd des bœufs, — Horrible, noir, terreux, herbeux, — Loin de la glaise et de la roche.

Au feu la Souche! — Et lentement.

En crachant d'abord, en fumant, Le monstre s'embrase et pétille, Puis fait risette à la famille, Qui lui sourit en s'endormant.

Et pendant vingt jours cela dure.

Dehors brouillard, neige et froidure, Hurlements des loups dans les bois; Dedans, la Souche à demi-voix Parle passé, printemps, verdure.

Elle conte aux bambins joyeux Qu'elle a vu leurs lointains aïeux; Que c'étaient d'assez pauvres hères, Récoltant fort peu sur leurs terres, Mais espérant beaucoup des cieux.

Elle dit que sous son ombrage, Quand ils revenaient de l'ouvrage,

— Pâtres, laboureurs, artisans, — Elle les a vus, huit cents ans, Souffler et reprendre courage;

Porter une pioche d'abord Avec laquelle, à grand effort, Ils écorchaient, sans art ni règle, Un coin pour y semer du seigle De douteux et mince rapport;

Puis, au pas de deux vaches maigres, Traîner parmi les landes aigres Une chétive araire en bois,

— Un peu moins pauvres qu'autrefois, Toujours trimant comme des nègres;

Puis arrondir leurs champs, leurs prés, Mettre le feu dans les fourrés, Planter des vignes dans la cendre, Et plus forts en sentant descendre Le vin dans leurs cous altérés ;

Puis un jour, secouant leur chaîne,

Assaillir la tour qui les gêne

Sur le vieux rocher féodal

Et, grandis de ce piédestal,

Se tenir droits comme le chêne!...

Et la Souche gronde en parlant, Et de son brasier rutilant Toujours des essaims d'étincelles Dans la fumée ouvrent leurs ailes Et crépitent en s'envolant...

Mais lentement le bruit s'apaise, Et la Souche brûle à son aise, Éclairant de calmes reflets Fronts des maîtres et des valets, Et doigts (jourds tendus vers sa braise.

Écoutez la douce chanson Qjie le merle dans le buisson ('.haute, au temps de Pâques fleuries, Et les joyeuses causeries De la mésange et du pinson.

L'un nichait au rez-de-chaussée Dans la broussaille entrelacée ; L'autre, aux rameaux, en plein azur; La troisième, en un coin obscur, Sous une écorce crevassée.

Dans ce trou rouge et flamboyant, Un siècle entier le chat-huant Abrita ses tristes couvées Qui, loin du soleil élevées, Le saluaient en le fuyant.

Cette grotte aux parois vermeilles Fut autrefois pleine d'abeilles :

Écoutez le bourdonnement Qu'elles faisaient en essaimant Sous les vieux poiriers et les treilles.

La couleuvre aux longs anneaux froids Hantait les corridors étroits Qui s'allongeaient sous les racines, Et les salamandres voisines

Y dormaient, les pattes en croix.

Enfin, le peuple famélique

Dont on vante la république,

Les fourmis, troupeaux noirs et roux,

Y pullulaient dans mille trous :

La Souche était l'arche biblique !

Et tout cela chantait, sifflait, Ht bourdonnait, et miaulait, Des profondeurs jusques au faîte; Les rumeurs d'une ville en fête Sortaient de ce tronc vieux et laid.

Et c'est pourquoi la Souche encore En brûlant fait le bruit sonore D'un grand orchestre aux mille sons, Plein de sanglots et de chansons, De voix d'ombre et de voix d'aurore.

C'est pourquoi près de l'abreuvoir Où tous les ans je pouvais voir Ce vieux témoin de tics vieux âges, Bouviers, vous eussiez été sages De le laisser à son devoir.

Car il nous racontait l'histoire Des ancêtres, et leur victoire Sur l'oppression et la faim,

Tandis que d'un hymne sans fin

11 glorifiait leur mémoire!

Pauvres aïeux! tout disparaît:

Vieilles croix, chemins creux, forêt; Rien où vous puissiez vous survivre Tout à l'heure, que quelque livre D'un savant qui vous ignorait...

Paysan, laisse sur la borne De ton champ quelque chêne morne Aux longs bras tors et vigoureux, Qui se lamente encor sur eux Quand l'autan souffle dans sa corne,

Et qui te dise à tout moment, Quand tu vas cueillant ou semant, Précédé de tes bœufs superbes:

« Tes aïeux dorment sous tes gerbes, Et leurs os sont dans ton froment. »

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