EXODE
IVIaître, j'ai ce matin entendu le coucou Dans les bois de Randan, dit le valet de ferme; Un peu de neige encore au front du Canigou; Mais sur les monts d'Auhrac l'herbe doit pousser ferme; Il serait temps, je crois, — le foin touche à sa fin, Et nos lûtes ne vont plus manger à leur faim, — D'expédier là-haut, dans les p.'uis sans bornes, Vaches maigres, taureaux, taures et taurillons,
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Tout le menu fretin de nos bêtes à cornes, Inutile aux charrois aussi bien qu'aux sillons.
— C'est sagement parler, Toinou, répond le maître ; Prends le petit vacher Jean et le chien Labri, Fais le tri du bétail, et sois prêt à te mettre
En route dès que la prime aube aura souri. »
Et, dès l'appel du coq, les étables profondes
Et fumantes, s'ouvrant au souffle de l'air frais,
Laissent les taureaux noirs et les génisses blondes
S'échapper en beuglant de joie et de regrets.
Sans doute, le départ c'est le vert pâturage
Des montagnes, avec l'eau de source et l'ombrage,
Et l'herbe fine et drue à l'entour des jarrets;
C'est le rêve sans fin pendant les nuits sans voiles,
Et la veillée en rond sous les yeux des étoiles,
— Les jeunes au milieu, mollement allongés, Et par des fronts cornus tout autour protégés; C'est la chanson du pâtre et l'air des cornemuses, Ou, roulant des sommets l'un sur l'autre étages, Quelque torrent lointain aux grandes voix confuses; C'est, en plein ciel, au grand soleil, la queue au vent, Le dos arqué, le mufle à terre, formidables,
Et de leurs larges pieds creusant le sol mouvant, Deux taureaux noirs, l'orgueil de deux grandes étables, Qui se heurtent du front, et de beuglements sourds Font frémir la génisse objet de leurs amours... Mais c'est aussi l'exil loin des combes natales, Loin des ruisseaux connus et des taillis épais
Où, quand bruissent, en été, taons et cigales,
On retrouve à midi la fraîcheur et la paix.
C'est l'adieu douloureux des bêtes qui demeurent,
Aux pauvres bœufs vieillis, retraités du labour,
Qu'on engraisse, qu'on vend au boucher, et qui meurent
Avant que le menu bétail soit de retour;
L'adieu plus triste encore à vous, bonnes laitières
Dont on emmènera les veaux déjà sevrés,
lit qui, des jours durant, des semaines entières,
Dans l'étable déserte aux profondes litières,
Ou dans l'herbe odorante et tendre des grands prés,
— Tristes, les yeux perdus sur les horizons mornes.
Souillant et menaçant le dogue de vos cornes, —
Douloureuses Rachels, longuement mugirez...
Cependant le portail s'ouvre en grinçant. La foule Des fronts noirs, des dos roux, marche, gambade, roule, S'enfonce aux chemins creux bordés d'épais fourrés, Et plonge aux clairs ruisseaux ses mufles altérés; Tandis que le soleil, — sur la vivante houle D'où plus d'un mâle en rut s'érige frémissant, Découpant dans l'azur son double et lin croissant Et pétrissant d'un pied fourchu les croupes blondes, — Le gai soleil d'avril aux effluves fécondes Met son voile de pourpre et son baiser de feu; Et qu'à travers le bois sombre et sous le ciel bleu, Le long des blés nouveaux et des pelouses fraîches, Maraudant au hasard du bout des langues réches Pousses de noisetiers ou ton Iles de gazon,