‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 39 sur 66 · LA CHANSON DE L EAU J · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE L EAU J

« Que me font les collines vertes, Et les pampres et le froment Dont les hommes les ont couvertes, Pourvu qu'à l'horizon ouvertes, Elles s'écartent largement, Et qu'après ma course effarée A travers monts, roches et bois, Je puisse à la Mer altérée Dont j'entends les rauques abois Apporter, des cimes lointaines, Mon tribut de claires fontaines, Et lui dire, en enflant ma voix :

« Voici ma coupe, prends et bois! »

La Mer a bu le Fleuve et s'endort, paresseuse, Au bruit des pins chantant sur elle leur berceuse

Et distillant leurs larmes d'or; Et, vers le grand Soleil qui l'attire et l'appelle, La fraîche Goutte d'eau, prisonnière rebelle,

S'envole en plein azur encor.

Elle monte en brouillard léger que tord la brise, Des regards de son Dieu se colore et se grise, Voltige en frêles flocons blancs,

Monte encore, et toujours, et — reine de l'espace — Rencontre tout à coup un nuage qui passe Et qui l'emporte dans ses flancs...

« Quoi! le labeur sans fin et la course sans trêve, Du sein de l'Océan à la pointe des monts, Et des coteaux brûlés de soleil à la grève,

Sans pouvoir dire un jour : « Dormons « Et faisons quelque joli rêve! »

« Sans pouvoir à jamais, au fond du bois ombreux, Etre la source claire où les chevreuils vont boire, Ou, sur les hauts plateaux, dans une roche en creux, L'eau dont viennent trouer la moire Les becs des ramiers amoureux !

a Ne pouvoir s'attarder dans l'herbe ou dans la mousse, Ni sous les noisetiers aux feuilles de velours! Mais sentir qu'une force invincible vous pousse, Et couler et rouler toujours, Que la pente soit rude ou douce!

« Passer grands prés, hameaux, villes, plaines, déserts, htre Ruisseau, Rivière ou Fleuve et, vagabonde, Ne pouvoir se cacher an vaste sein des Mers, Ni dans la chevelure blonde Du grand Soleil qui fend les airs!...

Page 1