‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 38 sur 66 · LA CHANSON DE L'EAU · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE L'EAU

« Barre mon lit et prends mes flots ; « Je suis la source de la sève, « Et je veux que dans ton enclos « L'herbe pousse et le froment lève. »

« Les laveuses aux mollets ronds Sur mon miroir penchent leurs fronts Et leurs gorges crevant la toile ; Leurs battoirs claquent vifs et prompts, Et dans mes eaux en double étoile Se reflètent leurs yeux lurons...

1 Mais quoi ! dans le vallon sauvage aux flancs de roche, Un grondement sinistre à l'horizon s'entend.

Est-ce l'orage qui s'approche?

Non, c'est le Fleuve, hélas ! qui hurle et qui m'attend ! »

Semblable à Galatée en fuite sous les saules, La Rivière retourne et voudrait se cacher; Mais nul à son destin ne saurait s'arracher; Et, comme un pâtre met en travers des épaules La brebis qu'il porte au boucher,

Tel le Fleuve brigand ravit la vierge blonde, L'étreint, la jette sur son dos d'un geste fou. Elle résiste, il court; elle supplie, il gronde. «Où me conduisez-vous? — Là-bas, au bout du monde, A l'Océan... je ne sais où! »

Et poussant des clameurs sauvages.

Plus impétueux que le vent, Le Fleuve se rue en avant, Dévorant ses âpres rivages, Emportant plaines et cités, Arbres depuis mille ans plantés, — Enorgueilli de ses ravages Et des peuples épouvantés :

« Laissez passer le Fleuve sombre, Image du génie amer Amoureux du gouffre et de l'ombre Laissez passer le Fleuve sombre, Qu'appelle la voix de la Mer!

« Laissez passer le (ils farouche De la montagne et du glacier!

Couleur de plomb, couleur d'acier, Ses flots sont acres à la bouche Qu'ils laissent pleine de gravier.

Laissez passer le lils l.uouche

De la montagne et du glacier!

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