CE QUE DISENT LES CORBEAUX I
La flamme aménagea pour eux la Cour des Comptes; Et ce dernier témoin de nos dernières hontes, Ce palais devenu caverne est leur manoir; Ils y dorment en paix en songeant aux pâtures due leur apporteront les batailles futures, Le bec dans leur grand jabot noir.
Dès l'aube, un vieux corbeau que les ans ont fait chauve Ouvre au vent sa narine et sa prunelle fauve, Et d'un large coup d'aile au ciel monte en criant, Fait sa ronde, interroge et l'espace et la brise, Puis retourne lustrer sa plume sur la frise, Les yeux tournés vers l'orient.
« Rien encore aujourd'hui ! dit-il à sa couvée. Mais patience, fils! la bataille rêvée Éclatera bientôt sur la Meuse et le Rhin. Croissez en attendant, poussez des ailes sûres, Des ongles acérés pour fouiller les blessures, Et pour mordre, des becs d'airain.
« Vous aurez à foison, lorsque sonnera l'heure, De la chair de chrétien, que l'on dit la meilleure, Des hommes éventrés râlant le long des murs, Des cœurs tout chauds encor, des lèvres toutes fraîches, Des cervelles sortant des crânes par les brèches, Des yeux doux comme des fruits mûrs.
l6o VOIX RUSTIQUES
« Et chacun mangera, selon sa préférence, Du reître d'Allemagne ou du conscrit de France, De petits Romains bruns ou de grands Slaves blonds; Et vous pourrez, le soir, porter à vos nichées, Dans vos ongles, les chairs exquises arrachées Aux braves couvrant les sillons. »>
Et, dans la vision de cette riche proie, Tous sautent lourdement et croassent de joie, En aiguisant leurs becs d'acier sur le granit; Tandis que, dans les creux transformés en repaires, Les petits, demi-nus, en écoutant leurs pères, Piaulent au fond de leur nid.
Le soleil monte au ciel et la ville s'éveille. Vers les remparts, l.'i-bas, dans la brume vermeille, Paradent des troupiers au refrain des clairons; Et les corbeaux, vers eux volant à tire-d'ailes,
Les regardent longtemps de leurs glauques prunelles (lui disent: «Nous vous mangerons! o
Ct; QUE DISENT LES CORBEAUX 1 6 1
Dans les jardins, en mai, le marronnier balance Ses thyrses embaumés où couvent en silence Les palombes, tandis qu'à leur pied, tout joyeux, De beaux adolescents fièrement se prélassent, L;t font pousser des cris aux filles qu'ils enlacent Sous les bosquets mystérieux.
Mais sur un arbre mort aux longues brandies maigres, Où le vent qui fraîchit met des sifflements aigres, — Sombre perchoir bien fait pour de sombres oiseaux, - Les corbeaux, dont l'œil rond suit les ébats des couples, Vont se disant: «Nos fils mangeront les corps souples Des insouciants jouvenceaux. »
Ils mangeront aussi les blondins blancs et roses Que mènent sur deux rangs les professeurs moroses, Et ceux que par la main, mères, vous conduisez, Et ceux qu'en un doux nid de dentelle et de soie Allaite leur nourrice, et qui ne sont la proie, Aujourd'hui, que de vos baisers...
Qu'importe, jeunes gens? Poursuivez vos chimères, Devenez fiancés, époux, pères ou mères, Souhaitez des garçons, faites-les fiers et beaux, Donnez-leur le savoir, la valeur simple et franche, Parlez-leur de vertu, de devoir, de revanche; Mais songez parfois aux corbeaux !
l6z VOIX RUSTIQUES
CE QUE L'O'M 'DIT iAUX "BŒUFS
v4 mon ami Elie Hjvicre.
/allons, les bœufs, que l'on s'éveille
Et qu'on vide ce râtelier!
Il a plu; la i^lèbe à merveille
Va se feu Jre et se replier :
Allons, les bœufs, que l'on s'éveille!
F.uulra-t-il prendre l'aiguillon?
Ecoutez donc chanter la grive;
L'alouette sur le sillon
Semble nous dire : « Arrive, arrive! »
Faudra-t-il prendre l'aiguillon?