‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 42 sur 66 · CE QUE L'ON' DIT AUX BŒUFS · texte numérisé non relu

CE QUE L'ON' DIT AUX BŒUFS

C'est le meilleur foin de la grange, Je l'ai gardé pour le labour; Certe, il vaut bien qu'on se dérange Et qu'on se lève avec le jour, Car c'est le meilleur de la grange.

Puis vous boirez aux clairs ruisseaux Qui dévalent de nos collines, Bien lentement, à pleins naseaux, De l'eau légère à vos poitrines ; Quel bonheur de boire aux ruisseaux!,

Rapprochez donc vos nobles tètes Sous ce joug de hêtre si doux ; Nos belles filles dans les fêtes Ne se coiffent pas mieux que vous!... Rapprochez donc vos nobles têtes.

En route ! et chantons en marchant Quelque chanson de labourage ; On dit qu'il n'est comme le chant Pour donner aux bœufs du courage :

En route ! et chantons en marchant.

« Le bouvier revient de la plaine

Pour prendre son maigre repas;

11 plante l'aiguillon de frêne! »

— Allons, Fauvet, pressons le pas! —

« Le bouvier revient de la plaine.

164 VOIX RUSTIQUHS

« Il trouve assise au coin du feu La fermière toute dolente.

— « Bourgeoise, qu'avez-vous, mon Dieu? »

— Mes bœufs, votre marche est trop lente ! — « Que faites-vous au coin du feu? »

— « Bouvier, en vain je me lamente, « Jamais ne se pourra guérir

« Le mal secret qui me tourmente, « Et je sens que j'en vais mourir; <> Bouvier, en vain je me lamente. »

Voici le champ, vite, attelons Sous le joug le timon de frêne, Et traçons droit de longs sillons Pour abriter racine ou graine; Voici le champ, vite, attelons!

Et reprenons notre complainte:

— « Bourgeoise, de quoi soullrez-vous?

« Vos prés sont verts, vos blés sont roux, « On vous aime comme une sainte; « Bourgeoise, de quoi souffrez-vous? »

— « Bouvier, je crois que tu me railles! « Que m'importent mes prés fleuris,

• Mes blés hauts comme des murailles?

■ Tu VOis bietl que je dépéris...

« Bouvier, je crois que tu me railles! »

CE QUE L'ON' DIT AUX BŒUFS t 6 )

— Noiraud, Fauvet, vous dormez donc? —

— « Si je vous ai déplu, maîtresse, « Il faut m'accorder mon pardon,

« Je le paierai d'une caresse. »

— Noiraud, Fauvet, vous dormez donc? —

— « Non, bouvier, point de badinage; « Nul baiser hors du sacrement !

« Que dirait tout le voisinage?

« Je veux un mari pour amant;

« Non, bouvier, point de badinage! »

— « Eh bien ! nous publierons les bans « Après les semailles prochaines;

« Je t'achèterai des rubans

« Plus que de feuilles n'ont les chênes;

« Nous allons publier nos bans. »

Mes bœufs, la plaine est retournée, La plaine qui semblait sans fin, Et ma chanson est terminée.

Tous trois nous avons soif et faim ; Rentrons, la plaine est retournée.

Pour nous payer ce beau labour, A vous la luzerne fleurie, A moi, las! comme chaque jour, Le pain noir et la soupe aigrie...

N'importe, c'est un fier labour!

Lji CH^4cKSO'M "DE L'ALOUETTE

v4 mon ami 'R('gi> G rai.

JLes blés DOUVeaux d'un vert tapis Couvrent la colline et la plaine,

Et l'aube de sa jeune haleine Effleure les jeunes épis;

Et derrière une motte grise Qpe la herse épargna jadis, Sur ses œufs par son cœur tiédis L'alouette dort sous la brise.

LA CHANSON DE l' ALOUETTE 167

Mais le mâle, son doux mari, A ses côtés déjà s'éveille Saluant la frange vermeille Dont le ciel au loin s'est fleuri;

Et dans le sillon où se mouille Son manteau brun, il court léger, En attendant de voltiger; Avant de chanter il gazouille...

Tout a coup, au clocher lointain, L'Angélus rompt le grand silence, Et de tous les sillons s'élance Le chœur des chantres du matin.

D'abord les ailes tout humides Paraissent lourdes pour l'azur, Et l'oiseau, d'un gosier peu sûr, Jette quelques notes timides :

« Adieu, dors encor, mon amour, Semble-t-il dire à sa couveuse ; Dans la combe froide et brumeuse Descend avec peine le jour.

« Dors et prolonge ton doux rêve :

Les plus beaux prennent vite fin; Demain tes petits auront faim, Ce sera le labeur sans trêve.

« Dors, mon amour, une heure encor, Le temps de faire ma prière Au soleil qui dans la clairière, Là-bas, va rouvrir son œil d'or... »

Le soleil parait, l'alouette monte

Ln enflant sa voix, Et son clair appel fait rougir de lionte Les bergers encor couchés sous leurs toits.

L'alouette monte.

« Salut, cher flambeau! salut, beau soleil!

Quand tu te rallumes Tu chasses la peur avec le sommeil, Tu dores les monts et sèches mes plumes;

Salut, beau soleil !

« Par toi tout s'emplit d'amour et de joie,

ForétS et sillons ; Sous le seigle en fleurs dont la nappe ondoie, lais mon humble nid riche d'oisillon-.

1 l'amour et de joie !

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