‹ Poésies, 1890-1896Chapitre 1 sur 81 · ROITELET · texte numérisé non relu

ROITELET

%A madame 'Daniel "Bellel.

L, e petit roitelet olive à crête aurore Sort d'un œuf enchanté, d'un œuf gros comme un pois, Aussi blanc qu'une perle. — Il est ravi d'éclore Quand le matin rougit à la cime des bois.

Il ne craint pas le froid et se rit d'une averse. Précurseur du printemps, il vient dès février, Et son nid invisible heureusement se berce Aux rameaux verts d'un pin ou d'un genévrier.

Frère du papillon, il a pour sœur l'abeille. Son poids ne ferait pas fléchir un brin d'osier, Mais à l'aube du jour, quand l'oiseau se réveille, Un timbre d'argent clair vibre dans son gosier.

Et s'il chante l'espoir au soleil qui se lève,

Saluant le déclin de l'astre à son couchant,

A l'heure du repos, du sommeil et du rêve,

Il jette comme» adieu tout son cœur dans un chant.

Sur une branche haute, ébloui de lumière,

Il regarde tomber le globe radieux

A l'horizon vermeil, et sa lueur dernière

Laisse un rayon de pourpre au miroir de ses yeux.

Dans ce qu'il dit avant de replier son aile, Quand il pressent la nuit aux voiles ténébreux, Sa voix pure est aussi fervente et solennelle Que le chant de Moïse et le chœur des Hébreux.

LE RHONE ET LA LOIRE

*A Ernest d'Hervilly.

LA LOIRE

1 01 qui roules si vite en entraînant la Saône, Dis-moi quel est ton nom, grand fleuve, et d'où tu viens ?

LE RHÔNE

D'une race gauloise et celtique, le Rhône.

Je porte avec honneur un nom des plus anciens.

J'arrive d'une froide et lointaine contrée : Près du haut Saint-Gothard est mon glacier natal, Et ma grotte d'azur forme une arche cintrée D'où ma source jaillit comme un flot de cristal.

J'entrevois en passant des pins et des mélèzes, Grands arbres toujours verts qui ne sont jamais vieux, Et mes Alpes de neige ont des rougeurs de braises, Aux baisers chi soleil prolongeant ses adieux.

Mais je rencontre un lac aux tranquilles eaux bleues,> Si vaste que je n'ose avancer sans frémir, Nappe immense au regard, d'au moins quinze ou vingt lieue Et dans ses profondeurs j'ai failli m'endormir;

M'endormir en marchant comme dans un long rêve. A moitié du parcours j'ai cru m'anéantir, Mais quand j'ai vu de loin apparaître Genève, J'ai repris mon grand fil, bienheureux d'en sortir.

IA LOIRE

Et depuis, n'as-tu pas rencontré d'autres villes?

LE RHONE ET LA LOIRE

LE RHOXE.

Une grande... (Funèbre et poignant souvenir De nos temps désastreux, de nos guerres civiles!) C'était Lyon... le soir, quand le jour va finir...

Je fus surpris de loin par des rumeurs confuses... « Serait-ce, me disais-je, un bruit de ruche à miel Qui grossirait au vent? ou des vannes d'écluses? » Mais bientôt j'aperçus des flammes dans le ciel.

Ces lointaines rumeurs que j'avais entendues, Hélas! ce n'était pas l'abeille et ses fredons, Mais des clameurs d'alarme au large répandues, Tombant de hauts clochers secouant leurs bourdons.

Saint-Just et les Brotteaux, la Croix-Rousse et Fourvières Ameutaient sourdement la ville et ses faubourgs; Et les gens se ruaient aux luttes meurtrières, Les cloches répondant aux rappels des tambours.

Rouge et sombre, empourpré des reflets d'incendie, Sous les arches des ponts répercutant mon bruit, Quand j'ai pu m' échapper de la ville assourdie, L'aube, comme un point blanc, déjà perçait la nuit.

J'errais comme affolé dans ma course hâtive. Aux premières clartés du jour apparaissant, Je roulais (en souillant mes fleurs de chaque rive) De froids débris humains, de la bouc et du sang.

Alors... ce fut alors que vint à moi la Saône, M'apportant tous ses flots pour me purifier... Agréant de ses eaux la chère et sainte aumône,

J'allais droit et rapide, essayant d'oublier...

LA LOIRE

Et parmi les coteaux et les plaines fuyantes Qui se multipliaient aux deux bords de ton cours, N'as-tu pas réfléchi des scènes plus riantes, Promptes à dissiper l'ombre des mauvais jours?

t LE RHÔNE.

Oui, j'ai le souvenir de jeunes filles brunes Qui jouaient du battoir dans mes eaux d'Avignon, Et dans mon clair miroir j'en ai vu quelques-unes Sourire à leur image en tordant leur chignon...

LA LOIRE

Et les belles d'amour au vieux royaume d'Arles, N'as-tu pas le bonheur de les voir en passant?

LE RHÔXE ET LA LOIRE

LE RHÔNE

Je passe avec lenteur chez celles dont tu parles, Qui voilent de grands cils un œil éblouissant.

Après... je n'aperçois guère que des ruines Qu'enveloppent sans bruit mes deux bras indolents, Temples romains détruits, vieilles tours sarrasines, Châteaux forts crénelés autrefois... mais croulants.

Je me perds dans un plat marécage sans bornes, Sous les oliviers nains, les saules rabougris, Les touffes de roseaux, d'ajoncs et salicornes, D'où tristement s'échappe un vol de hérons gris.

Toi, ma sœur, d'où viens-tu?

LA LOIRE

Des cratères antiques De nos volcans éteints en pays cévenol. Toute blanche en sortant des roches basaltiques, Longtemps sans profondeur j'écume à fleur de soll

Et m'élargis plus tard sur de vastes prairies, Très heureuse de voir, quand je passe au travers, Grands bœufs du Charolais et vaches bien nourries Dans l'herbe cheminant sur de longs rubans verts.

Après, ce sont des bois, bois de haute futaie; En deçà de la Nièvre, une antique forêt. — Les vieux arbres serrés sur deux rangs font la haie, Me jetant leuj grande ombre... et puis tout disparaît.

Et de là je remonte au vrai cœur de la France, Où la bonne Lorraine avec un fier cheval, Sous Orléans, poussait un long cri d'espérance En, chassant l'étranger d'amont comme d'aval.

Je fais i>n coude heureux pour descendre en Touraine Sous un ciel bleu nacré, c'est un pays charmant. Là, plus d'un roi jadis éleva pour sa reine Des châteaux merveilleux... j'y passe à flot dormant.

Des îlots de verdure et de fraîches presqu'îles Enchantent mes deux bords à Saumur, Blois et Tours. Sur un fin lit sablé j'étends mes eaux tranquilles Et comme en Paradis je fais de longs détours.

LE RHÔNE ET LA LOIRE 13

LE RHÔNE

Ces paysages clairs, dont la vue est charmée. Ne furent-ils jamais par l'orage assombris?

LA LOIRE

Par un deuil, autrefois... lorsqu'une grande armée Vint sur ma rive gauche y traîner ses débris.

Mais ils sont loin, ces temps de gloire et de misère... Vers Nantes, j'aperçois les mâts de grands vaisseaux, Puis de hautes vapeurs flottant sur Saint-Nazaire Dans une rade immense où m'emportent mes eaux.

Et que la mer soit calme ou que l'océan gronde, J'arrive à l'estuaire où mon cours doit finir. Un navire appareille allant au Nouveau-Monde Revoir un grand ciel bleu, le ciel de l'avenir.

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