‹ Poésies, 1890-1896Chapitre 42 sur 81 · L AVENIR I · texte numérisé non relu

L AVENIR I

LE PHILOSOPHE

Chemins des paquebots et des locomotives, Qui vont par tous les temps, sous le ciel noir ou bleu, De New-York au Far-West, du cap Horn aux Maldives, Passant comme l'éclair dans un sillon de feu.

LE POETE

Peuples du Nouveau-Monde et des anciens rivages Se réuniront-ils en groupes fraternels?

LE PHILOSOPHE

Le plus civilisé ressemble aux plus sauvages. Puissent-ils ne pas être ennemis éternels!

LE POETE

Puisque à mes yeux troublés l'avenir se dérobe Et s'évapore ainsi qu'un mirage trompeur, Que vois-tu donc surgir aux divers points du globe Dans notre âge de fer, de houille et de vapeur?

Io8 CHANSONS DES NIDS ET DES BERCEAUX

LE PHILOSOPHE

Je vois s'abâtardir au Nord les races blanches Et les noirs du Tropique expirer loin des leurs. Tôt ou tard ils prendront de terribles revanches. Leur sang vaut bien le nôtre... il n'a pas deux couleurs.

Les hommes de nos jours ne se reposent guères : Tous les Européens, cuirassant leurs bateaux, Pour assurer la paix se préparent aux guerres Dans un tintement sourd d'enclume et de marteaux.

Pour un lambeau de terre ou de minces presqu'îles On bataille toujours à l'extrême-Orient.

Les Sud-Américains ne sont jamais tranquilles... Mais en Chine le peuple est calme et souriant.

Et qui vivra verra... c'est peut-être la Chine Qui garde la clef d'or du prochain avenir, En filant dans sa tour de porcelaine fine...'

LE POÈTE

La vieille Humanité doit-elle y rajeunir?

l'avenir 109

LE PHILOSOPHE

Oui... les dignes enfants d'une mère féconde, Robustes, patients, sobres et travailleurs, Apparaîtront bientôt sur la scène du monde, Quand au ciel blanchira l'aube des jours meilleurs.

Si le grand voyageur d'autrefois, Pythagore, Et le sage Socrate ou le divin Platon, Chez nos contemporains pouvaient revivre encore, Ils se dirigeraient sur Pékin ou Canton.

Par les mille chemins d'une si large zone,

Des. plateaux du Pamir aux bords du fleuve Amour,

On verra s'éveiller la fourmilière jaune,

Qui dans le mouvement du siècle aura son tour.

LE POETE

Quand j'écoute, songeur, tes graves aphorismes, Je prévois d'acharnés et désastreux combats, Rudes chocs d'émigrants... et dans ces cataclysmes Des flots de sang versé... tu ne m'en parles pas.

LE PHILOSOPHE

Oui... des langues de feu courant sur les rizières Rougiront les deux mers de leurs embrasements, Et des bambous froissés les hautes roselières S'abattront sur les morts en longs frémissements;

Mais, l'orage passé, dans leur tranquille joie, En se multipliant les nobles fils du Ciel Pourront cueillir en paix le frileux ver à soie Et bénir dans les fleurs la grande ruche à miel.

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