‹ Poésies, 1890-1896Chapitre 44 sur 81 · LE RETOUR II · texte numérisé non relu

LE RETOUR II

Mais c'est en vain qu'il a transpercé de ses flèches, L'un sur l'autre abattus, tous les fiers prétendants Qui dans ses gras troupeaux mordaient à belles dents, Et qu'il est rouge encor de leurs blessures fraîches.

Avant de lui passer au doigt l'anneau royal, La reine, qui douta trop longtemps de son maître, Tombe dès qu'en lui seul elle a pu reconnaître Le robuste ouvrier du grand lit nuptial.

Je me souviens d'un vieux matelot saintongeai: Né près de l'Océan, à Talmont-sur-Gironde. Son rapide voilier courait autour du monde, A l'époque où moi-même autrefois voyageais.

En pleine mer du Sud, de longs groupes d'ilettes Émergent au hasard sur des bancs de corail Qui fourmillent d'écueils, où bricks et goélettes Sur des rocs à fleur d'eau brisent leur gouvernail.

Ce fut là qu'en débris disparut son navire, Dans la chaude contrée où les paradisiers S'enivrent en mangeant la noix des muscadiers, Où les cygnes sont noirs, où règne l'oiseau-lyre.

Un seul des naufragés fut sauf... le matelot, Intrépide nageur qui put gagner la terre, Et des jours et des mois resta sur un îlot, De ses grands bois déserts ermite involontaire.

Il devint prisonnier de pirates malais, Puis au banc des rameurs sur des jonques chinoises. Quand il put échapper aux peuplades sournoises, En rade appareillait un trois-mâts bordelais.

Mais l'homme avait perdu treize ou quatorze années De son bel âge mûr et dans un rude exil Sous de lointains soleils tristement égrenées ; Au cher pays natal il revint en droit fil.

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