‹ Poésies, 1890-1896Chapitre 66 sur 81 · A SULLY PRUDHOMME · texte numérisé non relu

A SULLY PRUDHOMME

V>o jibien connaissez-vous d'hommes vraiment heureux Sur le globe terrestre ? — A part moi, quand je songe Aux élus qui du ciel ont tout reçu pour eux, Je n'en trouve qu'un seul... Il vivait en Saintonge;

Le fils d'un paysan, paysan comme lui, Né près d'une rivière, aux bords de la Charente, Dans la saison d'avril, vers mil huit cent quarante... L'horizon n'était pas troublé comme aujourd'hui.

Aux scintillements d'or d'une magique étoile, A neuf mois délivrée, un beau soir de printemps, Sa mère, dans un lit profond de grosse toile, Jetait son cri de joie aux rossignols chantants.

Le berçant dans ses bras, vive, heureuse, légère, Avant l'éclosion de sa première dent, Elle abreuvait son fils d'un bon lait débordant, Sans qu'il eût pris le sein d'une femme étrangère.

Le robuste garçon, joyeux comme un oiseau En respirant l'air pur de ses vastes prairies, Droit comme un peuplier, souple comme un roseau, Grandissait, ne foulant que des herbes fleuries.

Imitant ses aïeux, il prit femme à son tour, Vers le commencement de la vingtième année, Et de cette union paisible et fortunée Il eut deux beaux enfants, de vrais joyaux d'amour.

Comme aux temps primitifs d'Horace et de Virgile, Il accouplait les bœufs qui lui creusaient son champ, Et, buvant l'eau de source à des buires d'argile, Il chantait les refrains du pays en marchant.

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