E PEINTRE
Et nous qui follement nous obstinons à peindre, Nous verrons tôt ou tard nos toiles se flétrir Comme on voit les couleurs du papillon s'éteindre Quand ce beau pèlerin de l'azur doit mourir.
Ne comptons pas les nuits de guerre où de vieux rcîtrcs, Pour se débarrasser d'un butin encombrant, Allument au bivouac les chefs-d'œuvre des maîtres Et brûlent à grand feu Velasquez et Rembrandt.
Mais voici le poète à voix d'or, qui respira Le pur encens des fleurs dans un monde enchanté. Ecoutons gravement ce qu'il veut bien nous dire Sur les échos lointains de la postérité.
LE POETE
Je vogue en souvenir sur un fleuve aux eaux vives. Pas très loin de la source, où les premiers courants Offrent un clair miroir aux fleurs de ses deux rives, Qui bercent leur image à ses flots transparents.
Mais des ruisseaux boueux, qu'il rencontre au passage, Viennent troubler son cours, éteindre son miroir, Et les grands arbres verts d'un si frais paysage, En tremblant sur les bords, renoncent à s'y voir.
Alors je pense à toi, pauvre langue française : Quand tu disparaîtras sous les nombreux afflux De source germanique et d'origine anglaise, Nos arrière-neveux ne te connaîtront plus.
UN PHILOSOPHE
Pourtant consolez-vous : — Vos œuvres fortunées, Vos poèmes d'amour, vos marbres, vos couleurs Vous survivront encor deux ou trois cents années, Ingrats 1 — Ne rêvons pas l'éternité des fleurs.
AUX CHAMPS ELYSEEXS
xA Henri "Brisson.
vi'AXD l'astre de la nuit sur nos forêts se lève. Endormi sur la mousse, au parfum des fraisiers, Je fis, au clair de lune, un paisible et long rêve, Tandis qu'un rossignol chantait dans les rosiers.
En pays inconnu, sur de vastes prairies. Loin de notre planète et des bois vendéens, Foulant d'un pied ravi les pelouses fleuries. Je respirais l'air pur des champs élyséens.
Il me semblait revoir un fleuve de l'Attique Qui cheminait parmi des lys et des lauriers, Et, rêvant sur les bords, un philosophe antique, Vieillard robuste et chauve, à traits irréjniliers :
Socrate. — Loin du fleuve une haute chênaie Où des troupeaux broutaient aux lisières d'un champ. Dans le creux d'un sillon, tout en suivant la raie, La bergère filait sa quenouille en marchant;
Vierge brune portant toute sa chevelure
Dont le visage était fièrement encadré,
Mais dans les cheveux noirs une ancienne brûlure
Laissait près de la tempe un sillage cendré :
Jeanne d'Arc. — Pas très loin, un homme jeune encore,
Au pied d'une, colline à maigres oliviers,
Méditait gravement dans un reflet d'aurore.
Ses deux genoux s'étaient meurtris sur des graviers.
Ses grands yeux rayonnaient d'espérances divines, Les cheveux étaient d'or, d'un or éblouissant. Comme il avait porté la couronne d'épines, On voyait au front pur une ligne de sang.
AUX CHAMPS ELYSEEN'S
Au bas de la colline à pente gazonnée,
Ils vinrent se rasseoir ensemble tous les trois.
Bénissant la rencontre et l'heure fortunée,
Je pus m' approcher d'eus en écoutant leurs vois :
« Pour avoir persiflé le docte Aréopage, Ri de son faus Olympe et de son vieil Enfer, J'ai dû fermer mon livre à sa dernière page, Dit Socrate... Au départ je n'ai pas trop souffert.
i Quand j'ai bu d'un seul trait la coupe empoisonnée, J'avais là de nombreus et de fervents amis Devisant avec moi pour finir la journée Et clore la paupière à mes yeux rendormis.
« Mais toi... je pense à toi, pauvre et vaillante Jeanne, Qui t'épanouissais dans les fleurs du printemps, Héroïque ingénue et simple paysanne, Délivrant ton pays et brûlée à vingt ans.
« Je te vois tout en pleurs, sainte et blanche martyre. Dans les rouges lueurs de l'infâme bûcher, Seule... écoutant les cris d'une foule en délire, Qui te crachait l'insulte et n'osait approcher.
« Jésus de Nazareth, c'est moi qui te salue. Et Socrate humblement s'incline devant toi. Le fils du charpentier, fils d'une race élue, Préchant la charité, l'espérance et la foi;
« Les pieds, les bras cloués et les chairs pantelantes, Disant : « Pardonnez-leur ! » du haut de ton gibet, Et tes derniers regards et tes larmes brûlantes Sur ta mère à genoux lorsque le soir tombait. »
Puis Socrate ajouta : « J'adresse une demande A toi Jeanne la sainte, à toi divin Jésus, Tous deux de fier courage et de pitié si grande, Les plus nobles martyrs qu'un monde ait jamais eus ;
« S'il vous était donné de revivre sur terre, S'il vous fallait encor souffrir comme autrefois, Recommenceriez-vous votre œuvre solitaire Bien qu'ayant pressenti les flammes et la croix,
« Aux cris blasphémateurs d'une horde en furie Jetant ses flots de boue au visage insulté ? — Oui, répondait la sainte; au nom de la Patrie. » Également Jésus : « Oui, pour l'Humanité. »
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