‹ Poésies, 1897-1906Chapitre 2 sur 74 · PRÉLUDE · texte numérisé non relu

PRÉLUDE

La gloire est te soleil des morts,

BlLSlC.

LE SAGE

Quoif des vers : un bouquet de ryOïmes chatoyants Et frais comme les fleurs des monts et de la plaine ? Quoi, rêver et chanter quand la bêtise humaine Bâille au seul nom de V Art, puis s'endort pesamment ?

Ton siècle est la grandt route où roulent des machines Et tes contemporains s* agitent, affoles, Parmi des hauts-fourneaux et des tuyaux d'usines. Toi, cependant, naïf, tu cueilles la Beauté,

Comme une touffe d*églantines.

Au fond des bois ou le Grand Pan s'est exilé.

Si tu ve\ix que la foule grossière t'acclame ^ Si tu veux que ta Muse émeuve Caliban, Coiffe-la du bonnet rouge de Mn.rianne, Fais-lui vociférer un refrain de beuglant ;

Puis quelle monte en chaire et prêche le progrès. Que y faussant les leçons f arc iiches de la vie. Elle annonce VEden ou chacun ronflerait, Plantureux et repu comme un porc à l'engrais. Sur de larges fumiers que baigne une eau croupie.

Son^c <jfw cf5 discours le ttrakni profitables : Lci pauvres et ies sots chériraient ta faconde Et ta prendrais bieniât une place à la table Où Us tribuns rasés qui gouvernent îc monde Choquent leurs coupes d'or en de joyeux festins ^

Et, comme eux, le cœur sec, tout en buvant des vins Que de très vieux soleils emplirent de rayons, Tu saluerais Socrate, Aristide, Caton Et la vertu facile à qui n'eut jamais faim,

LE FOU

Entends-tu la forêt qui chante et qui murmure ?... saine volupté d'errer sur les sommets.

D'aspirer les parfums salubres des ramnres Et de baigner sa face en des flots de vent frais !

Vois le doux tremblement des bouleaux sous la lune , Le mystère onduleux de ce soir nous pénètre Car les belles-dc-nuit s' enir" ouvrent, une à iz/ic. Et r ombre d'or chuchote, au feuillage des hêtres^

LE SAGE

Il est vrai.., hier, pourtant ^ hippogriffe rapide. L'auto nous emportait à travers les taillis ht le long des rochers ou les faunes résident.

raéLUDB 3 v^

LE FOU

Je ne regrelle jxis cette course à grand bruit : Nous avons lacéré les voiles du silence Et violé le rêve auguste du Grand Peut — Or^ ami^ j'aime mieux m^égarer^ à pat lents, Sous les chênes obscurs qui joignent leurs cadences Aux hymnes de la solitude.

L£ SAGE

Je le veux, mais ces bois dont tu fais ton étude,

Tu peux les évoquer sans honnir la cité

Où ti'itent les grelots de la célébrité ;

Maint salon s'ouvre à toi .* Fon en parle, on y chante

Pour le ravissement de femmes "scintillantes.

LE POU

T'ai connu ces babils : des poètes se ventent Déjouer de lajlâte en gardant les moutons.

Ils pomponnent la Muse ou sucrent des ordures — Les caillettes alors tombent en pâmoison.

Mais ils n'ont jamais vu ton sourire, 6 Nature,

Pour moi, ma Muse est'Ja dryade aux calmes yeux Que moirent des reflets daurore et de verdures. L'odeur de la myrtille embaume ses cheveux Et les fleurs de ses seins sont des roses sauvages.

frÊludh

Docile y elU me tuU souvent dans les vtUages Don/, pour elUr tes murs s*ornent de eapueînesj Je hi sers nn repas de fruits et de hitage El je lui tresse une couronne de glycines.

Ajin de me ravir elle enlùnne un poème

Oà régnent les rumeurs de l'énorme foret.

Mes rythmes, à sa voix, s^ètoilent de genêts,

u Àime*moi », s'écrie-t-eUe et je réponds : « Je Caime. o

Plus tard, ati crcpuscide» et quand les frondaisons

S* empourprent de lueurs suprêmes ^ ^^ous retournons sous bois et nous nous enlaçons Sur ta mousse ou lafîouve a semé ses pollens ^ Tandis que dans razur grandit et se déploie ^ Parmi les astres clairs aux splendeurs éiernelles.

Un vol neigeux de tourterelles,..^ Les fêles des cités, qu'est-ce auprès de ces joies ?

LE SAGE

Ilélas, cher fou ^ grisé de scves et de lune,

Tu ne sais pas qae tu refuses un empire :

Pense que tu pourrais diriger un navire

Tout pavoisé des courtisans de la Fortune

El quil t'emporterait, plein d'orgueil^ vers un port

Oà la gloire mettrait à ton front ses lauriers,

LE FOU

Ecoute celte voix qui monte des lialliers, Elle me dit : la gloire est le soleil des morts.

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