‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 74 sur 83 · PROMISE · texte numérisé non relu

PROMISE

Le curé de la paroisse

Aux deux fermes dans l'angoisse

Porta la nouvelle, un soir.

Et le lendemain les proches,

Quittant araires et pioches,

Au glas lent des quatre cloches,

Blouse neuve et chapeau noir,

Des bois, du mont, de la plaine, S'en vinrent à la neuvaine Prier tous, comme il se doit; Puis en regagnant l'emblave, Ils se disaient d'un ton grave :

« Pauvre petite! si brave!

Et veuve sans bague au doigt I »

Plût au ciel qu'elle fût veuve!

La Promise, sous l'épreuve, Souffre doublement d'avoir Perdu le Promis qu'elle aime, Et de ne pouvoir pas même A son front draper l'emblème De son âme toute en noir.

Elle pleure, mais s'en cache.

■ Il n'est pas bon que l'on sache Que ton cœur est tout au Mort, Et que tu te désespères,

Lui répètent les deux mères; Tu prendras un de ses frères, Autant que lui doux et fort... »

Le second se bat et tombe...

Enjambe encor cette tombe, Brave fille de terriens, Et dissimule ta peine :

Chagrin d'amour, chose vaine Quand il s'agit du domaine Que nous ont fait nos anciens...

■ Sauvons du Boche vorace Notre sol et notre race

De vieux et vrais paysans!

Dit le maître dont la guerre A pris deux garçons naguère ; Mon dernier aura ma terre. :

Mais, las! il n'a que seize ans!...

— Soit, fait l'autre. Notre fille Autrefois eût mis la grille D'un couvent entre elle et nous ; Mais elle est sage personne ; Elle pleure mais raisonne; Attendons que l'heure sonne :

Ton fils sera son époux...

— Puisse donc la paix descendre Sur ce sang et cette cendre,

Et, pour y guider les socs, Faire croître haut et ferme Ceux où notre espoir s'enferme, Futurs maîtres de la ferme, Cochets ce soir, demain coqs ! »

Et tci, petite Promise, Au devoir présent soumise, Qui, sans oublier le mort Dont tu fus la fiancée, Laisses aller ta pensée Vers la famille blessée Qu'il faut refaire d'abord,

Sois bénie! Et puisse encore

La fleur du bonheur éclore

Du sacrifice accepté ;

Puisses- tu, mère et grand'mère,

Voir, longtemps après la guerre,

Sur le sol héréditaire

Fleurir ta postérité !

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