‹ PoésiesChapitre 13 sur 71 · LE SOMNAMBULE · texte numérisé non relu

LE SOMNAMBULE

Viens, dors près de mon sein. i> Mais lui, furtif et lent Descend du lit d'ivoire et d'or étincelant. Il va, d'un pied prudent, chercher la lampe errante. Dont il garde les feux dans sa main transparente ; Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas. L'œil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :

« Je la vois, la parjure !... interrompez vos fêtes. Aux Mânes un autel... des cyprès sur vos têtes... Ouvrez, ouvrez la tombe... Allons... Qui descendra ? » Cependant, à genoux et tremblante, Néra, Ses blonds cheveux épars, se traîne. « — Arrête, écoute, Arrête, ami ! les Dieux te poursuivent, sans doute ; Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ; Vois, c'est moi, ton épouse en larmes devant toi ; Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étoufïée ! Phœbé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée. >

— « J'irai... je frapperai... le glaive est dans ma main : Tous les deux... Polhon... c'est un jeune Romain... Il ne résiste pas. Dieux ! qu'il est faible encore ! D'un blond duvet sa joue à peine se décore. L'amour a couronné ce luxe éblouissant... Écartez ce manteau, je ne vois pas le sang. »

Mais elle : « O mon amant ! compagnon de ma vie !

Des foyers maternels si ton char m'a ravie

Tremblante, mais complice, et si nos vœux sacrés

Ont fait luire à l'Hymen des feux prématurés.

Par cette sainte amour nouvellement jurée.

Par l'antique Vesta, par l'immortelle Rhée

Dont j'embrasse l'autel, jamais nulle autre ardeur

De mes pieux serments n'altéra la candeur :

Non, jamais Pénélope, à l'aiguille pudique,

Plus chcLste n'a vécu sous la foi domestique.

Pollion, quel est-il ?» — « Je tiens tes longs cheveux...

Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,

Corinne, tu mourras... » — « Ce n'est pas moi ! Ma mère.

Il ne m'a point aimée ! Oh ! ta sainte colère

A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !

Que n'ai-je cru ma mère, et ses prudents discours ?

Je ne détourne plus ta sacrilège épée ;

Tiens, frappe, j'ai vécu puisque tu m'as trompée...

Ah ! cruel !... mon sang coule !... Ah ! reçois mes adieux;

Puisses- tu ne jamais t'éveiller !» — « Justes dieux ! »

Écrit en 1819.

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