VIT
Le vieux Baron, en signant sa poitrine, Va visiter la reine Catherine ; Sa fille reste, et dans la cour s'assied ; Mais sur un corps elle heurte son pied : — « Je vis encor, je vis encor, madame ; Arrêtez-vous et donnez-moi la main ; En me sauvant, vous sauverez mon âme ; Car j'entendrai la messe dès demain. »
— « Huguenot profane.
Lui dit Marie-Anne, Sur ton corselet Mets mon chapelet.
Tu prieras la Vierge, Je prierai le Roi :
Prends ce palefroi.
Surtout prends un cierge.
Et viens avec moi. »
Marie ordonne à tout son équipage
De l'emporter dans le manteau d'un page.
Lui fait ôter ses baudriers trop lourds.
Jette sur lui sa cape de velours,
Attache un voile avec une relique
Sur sa blessure, et dit, sans s'émouvoir ;
« Ce gentilhomme est un bon catholique.
Et dans l'église il vous le fera voir. »
Murs de Saint-Eustache I Quel peuple s'attache A vos escaliers, A vos noirs piliers, Traînant sur la claie Des morts sans cercueil, La fureur dans l'œil, Et formant la haie De l'autel au seuil ?
Dieu fasse grâce à l'année où nous sommes ! Ce sont vraiment des femmes et des hommes ; Leur foule entonne un Te Deum en chœur. Et dans le sang trempe et dévoue un cœur. Cœur d'Amiral arraché dans la rue, Cœur gangrené du schisme de Calvin.
On boit, on mange, on rit ; la foule accrue Se l'offre et dit : « C'est le Pain et le Vin. »
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Un moine qui masque Son front sous un casque Lit au maître-autel Le livre immortel ; Il chante au pupitre.
Et sa main trois fois.
En faisant la croix.
Jette sur l'épître Le sang de ses doigts.
« Place ! dit -il ; tenons notre promesse D'épargner ceux qui viennent à la messe. Place ! je vois arriver deux enfants : Ne tuez pas encor, je le défends ; Tant qu'ils sont là, je les ai sous ma garde. Saint Paul a dit : Le temple est fait pour tous ; Chacun son lot, le dedans me regarde ; Mais, une fois dehors, ils sont à vous. »
— « Je viens sans mon père, Mais en vous j'espère (Dit Anne deux fois.
D'une faible voix) ; Il est chez la Reine ; Moi, j'accours ici Demander merci Pour ce capitaine Qui vous prie aussi. »
Le blessé dit : « Il n'est plus temps, madame ; Mon corps n'est pas sauvé, mais bien mon âme ; Si vous voulez, donnez-moi votre main, Et je mourrai catholique et romain ; Épousez-moi, je suis duc de Soubise ; Vous n'aurez pas à vous en repentir :
C'est pour un jour. Hélas ! dans votre église Je suis entré, mais pour n'en plus sortir.
« Je sens fuir mon âme !
Êtes-vous ma femme ? »
— « Hélas ! dit-elle, oui &, Se baissant vers lui.
Un mot les marie.
Ses yeux, par l'effort D'un dernier transport, Regardent Marie, Puis il tombe mort.
Ce fut ainsi qu'Anne devint duchesse ; Elle donna le iîef et sa richesse A l'ordre saint des frères de Jésus, Et leur légua ses propres biens en sus. Un faible corps qu'un esprit troublé ronge Résiste peu, mais ne vit pas longtemps : Dans le couvent des Nonnes, en Saintonge, Elle mourut vierge et veuve à vingt ans.
Ecrit à la Briche, en Eeauce. Mai 1828.
POÈME
Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé.
Quand les branches d'arbre sont noires,
Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !
Quand seul dans un ciel pâle un peupher s'élance. Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher L'immobile corbeau sur l'arbre se balance. Comme la girouette au bout du long clocher !
Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige. Derrière les vitraux dont l'azur le protège, Le Roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir. Car il craint sa colère et surtout son pouvoir.
De cheveux longs et gris son front brun s'environne. Et porte en se ridant le fer de la couronne ; Sur l'habit dont la pourpre a peint l'ample velours. L'empereur a jeté la lourde peau d'un ours.
Avidement courbé, sur le sombre vitrage Ses soupirs inquiets impriment un nuage. Contre un marbre frappé d'un pied appesanti, La sandale romaine a vingt fois retenti.
Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule ? Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule ? C'est le page Éginard, qu'à ses genoux le jour Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour.
Doucement son bras droit étreint un cou d'ivoire.
Doucement son baiser suit une tresse noire.
Et la joue inclinée, et ce dos où les lis
De l'hermine entourés sont plus blancs que ses plis.
Il retient dans son cœur une craintive haleine. Et de sa dame ainsi pense alléger la peine. Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds Qui, dans ses mains, ce soir, dormiront essuyés ;
Lorsqu'arrêtée Emma vante sa marche sûre. Lève un front caressant, sourit et le rassure.
D'un baiser mutuel implore le secours, Puis repart chancelante et traverse les cours.
Mais les voix des soldats résonnent sous les voûtes, Les hommes d'armes noirs en ont fermé les routes ; Éginard, échappant à ses jeunes liens, Descend des bras d'Emma, qui tombe dans les siens.
Un grand trône ombragé des drapeaux d'xMlemagne De son dossier de pourpre entoure Charlemagne. Les douze pairs, debout sur ses larges degrés, Y font luire l'orgueil des lourds manteaux dorés.
Tous posent un bras fort sur une longue épée, Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée ; Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus La gothique devise autour des rois vaincus.
Sous les triples piliers des colonnes moresques, En cercle sont placés des soldats gigantesques, Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs. Laisse à peine entrevoir les yeux étincelants.
Tous deux joignent les mains, à genoux sur la pierre, L'un pour l'autre en leur cœur cherchant ime prière,
Les beaux enfants tremblaient, en abaissant leur front Tantôt pâle de crainte ou rouge de l'affront.
D'un silence glacé régnait la paix profonde. Bénissant en secret sa chevelure blonde, Avec un lent effort, sous ce voile, Éginard Tente vers sa maîtresse un timide regard.
Sous l'abri de ses mains Emma cache sa tête, Et, pleurant, elle attend l'orage qui s'apprête : Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux A travers ses beaux doigts un jour audacieux.
L'Empereur souriait en versant une larme. Qui donnait à ses traits un ineffable charme ; Il appela Turpin, l'évêque du palais, Et d'une voix très douce il dit : « Bénissez-les. »
Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbre sont noires.
Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !
J'aime le son du Cor, le soir, au fond des bois. Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois. Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille, Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré ! Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des Paladins antiques.
O montagne d'azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit. De cette voix d'airain fait retentir la nuit ; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher. Se suspend immobile au sommet du rocher. Et la cascade unit, dans une chute immense. Son éternelle plainte aux chants de la romance.
Âmes des Chevaliers, revenez-vous encor ? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ? Roncevaux ! Roncevaux ! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée !
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui. Il reste seul debout, Olivier près de lui ; L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore, « Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;
« Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents. » -
Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends,
« Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
« Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées, v
— « Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. > Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
— « Merci, cria Roland ; tu m'as fait un chemin. » Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main. Sur le roc affermi comme un géant s'élance,
Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Luz et d'Argelès sa montraient les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour ; Le vin français coulait dans la coupe étrangère ; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes :
« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ; « Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu. « Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes « Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
« Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. » Ici l'on entendit le son lointain du Cor. — L'Empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.
« Entendez-vous ? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs « Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, « Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée « Du nain vert Obéron, qui parle avec sa Fée. »
Et l'Empereur poursuit ; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe, Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
« Malheur ! c'est mon neveu ! malheur ! car, si Roland « Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
3 Arrière, chevaliers, repassons la montagne !
« Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne ! »
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux ; L'écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore. A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.
— « Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent ?
— « J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant. « Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;
« Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d'ivoire, « Son âme en s' exhalant nous appela deux fois. »
Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois !
Écrit à Pau, en 1825.