POÈMES PHILOSOPHIQUES
Depuis le premier jour de la création,
Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée
Pesaient sur chaque tête et sur toute action.
Chaque front se courbait et traçait sa journée, Comme le front d'un bœuf creuse un sillon profond Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée.
Ces froides déités liaient le joug de plomb
Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves.
Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond ;
Levant avec effort leurs pieds chargés d'entraves. Suivant le doigt d'airain dans le cercle fatal, Le doigt des Volontés inflexibles et graves.
Tristes divinités du monde oriental.
Femmes au voile blanc, immuables statues, Elles nous écrasaient de leur poids colossal.
Comme un vol de vautours sur le sol abattues, Dans un ordre éternel, toujours en nombre égal Aux têtes des mortels sur la terre épandues,
Elles avaient posé leur ongle sans pitié Sur les cheveux dressés des races éperdues, Traînant la fenmie en pleurs et l'homme humilié.
Un soir, il arriva que l'antique planète Secoua sa poussière. — Il se fit un grand cri : i « Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète ;
I « Il a le front sanglant et le côté meurtri, \ « Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète, « La Croix monte et s'étend sur nous comme un abri ! »
Avant l'heure où, jadis, ces choses arrivèrent, Tout homme était courbé, le front pâle et flétri ; Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent.
Détachant les nœuds lourds du joug de plomb du Sort,
Toutes les nations à la fois s'écrièrent :
« O Seigneur ! est-il vrai ? le Destin est-il mort ? »
Et l'on vit remonter vers le ciel, par volées. Leurs filles du Destin, ouvrant avec effort Leurs ongles qui pressaient nos races désolées ;
Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d'airain, Leur main inexorable et leur face inflexible ; Montant avec lenteur en innombrable essaim,
D'un vol inaperçu, sans ailes, insensible. Comme apparaît au soir, vers l'horizon lointain, D'un nuage orageux l'ascension paisible.
— Un soupir de bonheur sortit du cœur humain ; La terre frissonna dans son orbite immense, Comme un cheval frémit délivré de son frein.
Tous les astres émus restèrent en silence. Attendant avec l'Homme, en la même stupeur. Le suprême décret de la Toute-Puissance,
Quand ces filles du Ciel, retournant au Seigneur, Comme ayant retrouvé leurs régions natales. Autour de Jéhovah se rangèrent en chœur.
D'un mouvement pareil levant leurs mains fatales, Puis chantant d'une voix leur hymne de douleur, Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles :
« Nous venons demander la Loi de l'avenir.
« Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées
« Dont l'antique pouvoir ne devait point faillir.
« Nous roulions sous nos doigts les jours et les années : « Devons-nous vivre encore ou devons-nous finir, « Des Puissances du ciel, nous, les fortes aînées ?
« Vous détruisez d'un coup le grand piège du Sort « Où tombaient tour à tour les races consternées. « Faut-il combler la fosse et briser le ressort ?
« Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne, « Ces hommes d'un moment, ces condamnés à mort, « Jusqu'au bout du chemin dont nous posions la borne ?
« Le moule de la vie était creusé par nous. « Toutes les passions y répandaient leur lave, « Et les événements venaient s'y fondre tous.
« Sur les tables d'airain où notre loi se grave,
« Vous effacez le nom de la Fatalité, j
« Vous déliez les pieds de l'homme notre esclave. j
« Qui va porter le poids dont s'est épouvanté « Tout ce qui fut créé ? ce poids sur la pensée, « Dont le nom est en bas : Responsabilité ? »
Il se fit un silence, et la terre affaissée S'arrêta comme fait la barque sans rameurs Sur les flots orageux, dans la nuit balancée.
Une voix descendit, venant de ces hauteurs Où s'engendrent, sans fin, les mondes dans l'espace ; Cette voix de la terre emplit les profondeurs :
« Retournez en mon nom, reines, je suis la Grâce.
« L'homme sera toujours un nageur incertain
<( Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.
« Vous toucherez son front, ô filles du Destin !
« Son bras ouvrira l'eau, qu'elle soit haute ou basse,
« Voulant trouver sa place et deviner sa fin.
« Il sera plus heureux, se croyant maître et libre « En luttant contre vous dans un combat mauvais « Où moi seule, d'en haut, je tiendrai l'équilibre.
« De moi naîtra son soufiie et sa force à jamais. « Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle : « Faire ce que je veux pour venir où je sais. »
Et le chœur descendit vers sa proie étemelle
Afin d'y ressaisir sa domination
Sur la race timide, incomplète et rebelle.
On entendit venir la sombre Légion
202 ALFRED DE VIGNY i
Et retomber les pieds des femmes inflexibles, Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb.
Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles ; Mais, plus forte à présent, dans ce sombre duel, Notre âme en deuil combat ces Esprits impassibles
Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel. La volonté transporte à des hauteurs sublimes Notre front éclairé par un rayon du ciel.
Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes.
Leur doigt rude et fatal se pose devant nous,
Et, d'un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes.
Oh ! dans quel désespoir nous sommes encor tous !
Vous avez élargi le collier qui nous lie.
Mais qui donc tient la chdne? — Ah! Dieu juste, est-ce vous!
Arbitre libre et fier des actes de sa vie.
Si notre cœur s'entr'ouvre au parfum des vertus.
S'il s'embrase à l'amour, s'il s'élève au génie,
Que l'ombre des Destins, Seigneur, n'oppose plus A nos belles ardeurs une immuable entrave, A nos efforts sans fin des coups inattendus !
O sujet d'épouvante à troubler le plus brave ! Question sans réponse où vos saints se sont tus ! O mystère ! ô tourment de l'âme forte et grave !
Notre mot étemel est-il : C'était écrit ? Sur le livre de Dieu, dit l'Orient esclave ; Et l'Occident répond : Sur le livre du Christ.
Écrit au Maine-Giraud (Charente), 27 août 1849.
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie. Se traîne et se débat comme un aigle blessé. Portant comme le mien, sur son aile asservie, Tout un monde fatal, écrasant et glacé ; S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle. S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle, Éclairer pour lui seul l'horizon effacé ;
Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme. Lasse de son boulet et de son pain amer. Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame. Penche sa tête pâle et pleure sur la mer. Et, cherchant dans les flots une route inconnue, Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue, La lettre sociale écrite avec le fer ;
Si ton corps, frémissant des passions secrètes. S'indigne des regards, timide et palpitant ; S'il cherche à sa beauté de profondes retraites Pour la mieux dérober au profane insultant ; Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges. Si ton beau front rougit de passer dans les songes D'un impur inconnu qui te voit et t'entend.
Pars courageusement, laisse toutes les villes ; Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin ; Du haut de nos pensers vois les cités serviles Comme les rocs fatals de l'esclavage humain. Les grands bois et les champs sont de vastes asiles. Libres comme la mer autour des sombres îles. Marche à travers les champs une fleur à la main.
La Nature t'attend dans un silence austère ; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs. Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lis comme des encensoirs. La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montagne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.
Le crépuscule ami s'endort dans la vallée Sur l'herbe d'émeraude et sur l'or du gazon. Sous les timides joncs de la source isolée
2o6 ALFRED DE VIGNY
Et sous le bois rêveur qui tremble à l'horizon, Se balance en fuyant dans les grappes sauvages, Jette son manteau gris sur le bord des rivages, Et des fleurs de la nuit entr'ouvre la prison.
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Où les pas du chasseur ont peine à se plonger. Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière. Et garde dans la nuit le pâtre et l'étranger. Viens y cacher l'amour et ta divine faute ; Si l'herbe est agitée ou n'est pas assez haute. J'y roulerai pour toi la Maison du Berger.
Elle va doucement avec ses quatre roues.
Son toit n'est pas plus haut que ton front et tes yeux ;
La couleur du corail et celle de tes joues
Teignent le char nocturne et ses muets essieux.
Le seuil est parfumé, l'alcôve est large et sombre,
Et, là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l'ombre.
Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.
Je verrai, si tu veux, les pays de la neige.
Ceux où l'astre amoureux dévore et resplendit.
Ceux que heurtent les vents, ceux que la neige assiège.
Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit.
Nous suivrons du hasard la course vagabonde.
Que m'importe le jour ? que m'importe le monde ?
Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.
Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante Sur le fer des chemins qui traversent les monts, Qu'un ange soit debout sur sa forge bruyante, Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières. Transperce les cités et saute les rivières. Plus vite que le cerf dans l'ardeur de ses bonds !
Oui, si l'ange aux yeux bleus ne veille sur sa route. Et le glaive à la main ne plane et la défend, S'il n'a compté les coups du levier, s'il n'écoute Chaque tour de la roue en son cours triomphant. S'il n'a l'œil sur les eaux et la main sur la braise, Pour jeter en éclats la magique fournaise. Il suffira toujours du caillou d'un enfant.
Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle.
L'homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor
Quels orages en lui porte ce rude aveugle.
Et le gai voyageur lui hvre son trésor ;
Son vieux père et ses fils, il les jette en otage
Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage,
Qui les rejette en cendre aux pieds du dieu de l'or.
Mais il faut triompher du temps et de l'espace. Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux. L'or pleut sous les charbons de la vapem- qui passe.
2o8 ALFRED DE VIGNY
Le moment et le but sont l'univers pour nous.
Tous se sont dit : «Allons ! » mais aucun n'est le maître
Du dragpn mugissant qu'un savant a fait naître ;
Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.
Eh bien, que tout circule et que les grandes causes
Sur les ailes de feu lancent les actions,
Pourvu qu'ouverts toujours aux généreuses choses.
Les chemins du vendeur servent les passions !
Béni soit le Commerce au hardi caducée,
Si l'Amour que tourmente une sombre pensée
Peut franchir en un jour deux grandes nations !
Mais, à moins qu'un ami menacé dans sa vie
Ne jette, en appelant, le cri du désespoir,
Ou qu'avec son clairon la France nous convie
Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir ;
A moins qu'au lit de mort une mère éplorée
Ne veuille encor poser sur sa race adorée
Ces yeux tristes et doux qu'on ne doit plus revoir.
Évitons ces chemins. — Leur voyage est sans grâces. Puisqu'il est aussi prompt, sur ses lignes de fer. Que la flèche lancée à travers les espaces Qui va de l'arc au but en faisant siffler l'air. Ainsi jetée au loin, l'humaine créature
Ne respire et ne voit, dans toute la nature, Qu'un brouillard étouffant que traverse un éclair.
On n'entendra jamais piaffer sur une route
Le pied vif du cheval sur les pavés en feu :
Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute.
Le rire du passant, les retards de l'essieu,
Les détours imprévus des pentes variées,
Un ami rencontré, les heures oubliées,
L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.
La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit. Le Monde est rétréci par notre expérience. Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit. Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne. Immobile au seul rang que le départ assigne. Plongé dans un calcul silencieux et froid.
Jamais la Rêverie amoureuse et paisible
N'y verra sans horreur son pied blanc attaché ;
Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible
Versent un long regard, comme un fleuve épanché,
Qu'elle interroge tout avec inquiétude.
Et, des secrets divins se faisant une étude,
Marche, s'arrête et marche avec le col penché.
Poésie ! ô trésor, perle de la pensée !
Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer.
Ne sauraient empêcher ta robe nuancée
D'amasser les couleurs qui doivent te former.
Mais, sitôt qu'il te voit briller sur un front mâle,
Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle.
Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.
Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes Qui ne sauraient porter son ardeur et son poids. Pourquoi le fuir ? — La vie est double dans les flammes. D'autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois : C'est le Soleil du ciel, c'est l'Amour, c'est la Vie ; Mais qui de les éteindre a jamais eu l'envie ? Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.
La Muse a mérité les insolents sourires Et les soupçons moqueurs qu'éveille son aspect ; Dès que son œil chercha le regard des satyres. Sa parole trembla, son serment fut suspect ;
Il lui fut interdit d'enseigner la sagesse. Au passant du chemin elle criait : « Largesse ! » Le passant lui donna sans crainte et sans respect.
Ah ! fille sans pudeur, fille de saint Orphée, Que n'as-tu conservé ta belle gravité ! Tu n'irais pas ainsi, d'une voix étouffée, Chanter aux carrefours impurs de la cité ; Tu n'aurais pas collé sur le coin de ta bouche Le coquet madrigal, piquant comme une mouche. Et, près de ton œil bleu, l'équivoque effronté.
Tu tombas dès l'enfance, et, dans la folle Grèce, Un vieillard, t'enivrant de son baiser jaloux, Releva le premier ta robe de prêtresse. Et, parmi les garçons, t'assit sur ses genoux. De ce baiser mordant ton front porte la trace ; Tu chantas en buvant dans les banquets d'Horace, Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.
Vestale aux feux éteints ! les hommes les plus graves Ne posent qu'à demi ta couronne à leur front ; Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves, Et n'être que poète est pour eux un affront. Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune, Et ces vents, aveuglés comme l'est la Fortune, Les rouleront comme elle et les emporteront.
Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude.
Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains.
Leurs discours passagers flattent avec étude
La foule qui les presse et qui leur bat des mains ;
Toujours renouvelé sous ses étroits portiques,
Ce parterre ne jette aux acteurs politiques
Que des fleurs sans parfimis, souvent sans lendemains.
Ils ont pour horizon leur salle de spectacle ;
La chambre où ces élus donnent leurs faux combats
Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle ;
Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats.
Mais il regarde encor le jeu des assemblées
De l'oeil dont ses enfants et ses femmes troublées
Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.
L'ombrageux paysan gronde à voir qu'on dételle.
Et que pour le scrutin on quitte le labour.
Cependant le dédain de la chose immortelle
Tient jusqu'au fond du cœur quelque avocat d'un jour.
Lui qui doute de l'âme, il croit à ses paroles.
Poésie, il se rit de tes graves S5miboles,
O toi des vrais penseurs impérissable amour 1
Comment se garderaient les profondes pensées Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur. Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées ?
Ce fin miroir solide, étincelant et dur, Reste de nations mortes, durable pierre Qu'on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière On cherche les cités sans en voir un seul mur.
Diamant sans rival, que tes feux illuminent
Les pas lents et tardifs de l'humaine Raison !
Il faut, pour voir de loin les peuples qui cheminent,
Que le berger t'enchâsse au toit de sa maison.
Le jour n'est pas levé. — Nous en sommes encore
Au premier rayon blanc qui précède l'aurore
Et dessine la terre aux bords de l'horizon.
Les peuples tout enfants à peine se découvrent
Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,
Et leur main, à travers les ronces qu'ils entr'ouvrent.
Met aux coups mutuels le premier appareil.
La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaine.
Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne.
Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.
Mais notre esprit rapide en mouvements abonde ;
Ouvrons tout l'arsenal de ses puissants ressorts.
L'invisible est réel. Les âmes ont leur monde
Où sont accumulés d'impalpables trésors.
Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,
Son Verbe est le séjour de nos intelligences.
Comme ici-bas l'espace est celui de nos corps.
Éva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ? Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ? Sais-tu que, pour punir l'homme, sa créature, D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir, Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême, Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir ?
Mais, si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme !
Compagne délicate ! Éva ! sais-tu pourquoi ?
C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme.
Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi :
— L'enthousiasme pur dans une voix suave.
C'est afin que tu sois son juge et son esclave
Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
Ta parole joyeuse a des mots despotiques ; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort. Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort ;
Chacun cherche à fléchir tes jugemwits rapides... — Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides. Cède sans coup férir aux rudesses du sort.
Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles, Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes. Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts heux d'un seul élan posée, Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.
Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences. Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé. Comme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé. Tes paroles de feu meuvent les multitudes. Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes. Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.
C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes
Que l'humanité triste exhale sourdement.
Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes.
L'air des cités l'étouffé à chaque battement.
Mais de loin les soupirs de tourmentes civiles,
S'unissant au-dessus du charbon noir des villes.
Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.
2i6 ALFRED DE VIGNY
Viens donc ! le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole
Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend ;
La montagne est ton temple et le bois sa coupole ;
L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent,
Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire
Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire ;
La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.
Éva, j'aimerai tout dans les choses créées,
Je les contemplerai dans ton regard rêveur
Qui partout répandra ses flammes colorées,
Son repos gracieux, sa magique saveur :
Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
Elle me dit : « Je suis l'impassible théâtre
« Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;
« Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,
« Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
« Je n'entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine
« Je sens passer sur moi la comédie himiaine
« Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
« A côté des fourmis les populations ;
« Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
« J'ignore en les portant les noms des nations. « On me dit une mère, et je suis une tombe. « Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe, « Mon printemps ne sent pas vos adorations.
« Avant vous, j'étais belle et toujours parfumée,
« J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers :
« Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
« Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.
« Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,
« J'irai seule et sereine, en un chaste silence
« Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers. »
C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe.
Et dans mon cœur alors je la hais, et je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :
« Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,
« Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant. Dans les balancements de ta tête penchée. Dans ta taille dolente et mollement couchée. Et dans ton pur sourire amoureux et soufîrant ?
2i8 ALFRED DE VIGNY
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse
Sur nos pieds, sur nos fronts, puisque c'est votre loi ;
Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse.
L'homme humble passager, qui dut vous être un roi ;
Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,
J'aime la majesté des souffrances humaines ;
Vous ne recevrez pas un cri d'amour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente. Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ? Viens du paisible seuil de la maison roulante Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront. Tous les tableaux humains qu'un Esprit pur m'apporte S'animeront pour toi quand devant notre porte Les grands pays muets longuement s'étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ; Nous nous parlerons d'eux à l'heure où tout est sombre. Où tu te plais à suivre un chemin effacé, A rêver, appuyée aux branches incertaines. Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines. Ton amour taciturne et toujours menacé.
DESTINÉE d'un ROI
Ainsi je t'appelais au port et, sur la terre. Fille de l'Océan, je te montrais mes bois. J'y roulais la maison errante et solitaire.
— Des dogues révoltés j'entendais les abois.
— Je voyais, au sommet des longues galeries, L'anonyme drapeau des vieilles Tuileries Déchiré sur le front du dernier des vieux rois.
L'oracle est à présent dans l'air et dans la rue. Le passant au passant montre au ciel tout point noir. Nous-même en mon désert nous lisions dans la nue. Quatre ans avant l'éclair fatal. — Mais le pouvoir
S'enferme en sa doctrine, et, dans l'ombre, il calcule Les problèmes sournois du jeu de sa bascule, N'entend rien, ne sait rien et ne veut rien savoir.
C'était l'an du Seigneur où les songes livides Écrivaient sur les murs les trois mots flamboyants ; Et l'heure où les sultans, seuls sur leurs trônes vides. Disent au ciel muet : « Où sont mes vrais croyants ? > — Le temps était venu des sept maigres génisses. Mais en vain tous les yeux lisaient dans les auspices ; L'aveugle Pharaon dédaignait les voyants.
Ulysse avait connu les hommes et les villes,
Sondé le lac de sang des révolutions.
Des saints et des héros les cœurs faux et serviles.
Et le sable mouvant des constitutions.
— Et pourtant, un matin, des royales demeures,
Comme un autre en trois jours, il tombait en trois heures.
Sous le vent empesté des déclamations.
Les parlements jouaient aux tréteaux populaires ;
A l'assaut du pouvoir par l'applaudissement.
Leur tribune savait, par de feintes colères.
Terrasser la raison sous le raisonnement,
Mais leurs coups secouaient la poutre et le cordage.
Et le frêle tréteau de leur échafaudage
Un jour vint à crier et croula lourdement.
Les doctrines croisaient leurs glaives de Chimères Devant des spectateurs gravement assoupis. Quand les lambris tombaient sur eux, ces gens austères Ferraillaient comme Hamlet, sous la table accroupis. Poursuivant, comme un rat, l'argument en détresse. Ces fous, qui distillaient et vendaient la sagesse. Tuaient Polonius à travers le tapis.
vn
O de tous les grands cœurs déesses souveraines, Qu'avez-vous dit alors, ô Justice, ô Raison I
Quand, par ce long travail des ruses souterraines, Sur le maître étonné s'effondra la maison. Sous le trône écrasant le divan doctrinaire Et l'écu d'Orléans, qu'on croyait populaire Parce qu'il n'avait plus fleur de lis ni blason ?
Reines de mes pensers, ô Raison ! ô Justice !
Vous avez déployé vos balances d'acier
Pour peser ces esprits d'audace et d'artifice
Que le Destin venait enfin d'humilier.
Quand son glaive, en coupant le fuseau des intrigues,
Trancha le nœud gordien des tortueuses ligues
Que leurs ongles savaient lier et délier.
Vous avez dit alors, de votre voix sévère :
« Malheur à vos amis, comme à vos alliés.
Sophistes qui parlez d'un ton de sermonnaire !
Il a croulé, ce sol qui tremblait sous vos pieds.
Mais tomber est trop doux pour l'homme à tous funeste ;
De la punition vous subirez le reste.
Corrupteurs ! Vos délits furent mal expiés.
« Maîtres en longs discours à flots intarissables !
Vous qui tout enseignez, n'aviez-vous rien appris ?
Toute démocratie est un désert de sables ;
Il y fallait bâtir, si vous l'eussiez compris.
Ce n'était pas assez d'y dresser quelques tentes
Pour un tournoi d'intrigue et de manoeuvres lentes
Que le souffle de flamme un matin a surpris.
« Vous avez conservé vos vanités, vos haines. Au fond du grand abîme où vous êtes couchés. Comme les corps trouvés sous les cendres romaines Debout, sous les caveaux de Pompéia cachés, L'œil fixe, lèvre ouverte et la main étendue. Cherchant encor dans l'air leur parole perdue. Et s'évanouissant sitôt qu'ils sont touchés.
« Partout où vous irez, froids, importants et fourbes. Vous porterez le trouble. En des sentiers étroits
Des coalitions suivant les lignes courbes, Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits, Gonflés d'orgueil mondain et d'ambitions folles. Imposant par le poids de vos âpres paroles A l'humble courageux la plus lourde des croix.
« Peuple et rois ont connu quels conseillers vous êtes, Quand, sous votre ombre, en vain votre prince abrité Aux murs du grand banquet et des funestes fêtes. Cherchant quelque lumière en votre obscurité. Lut ces mots que nos mains gravèrent sur la pierre. Comme autrefois Cromwell sur sa rouge bannière : Et nunc, reges mundi, nunc intelligite ! »
24 février 1862.